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Dave Meslin, Teardown: Rebuilding Democracy From The Ground Up, Toronto: Penguin Canada, 2019, 384 pages

Ce n’est pas le choix qui manque lorsqu’on cherche un ouvrage sur le fonctionnement de la politique ou sur les limites de la démocratie représentative qui sont mises à rude épreuve. Too Dumb for Democracy (David Moscrop), Democracy May Not Exist But We’ll Miss it When It’s Gone (Astra Taylor), et Ill Winds: Saving Democracy from Russian Rage, Chinese Ambition and American Complacency (Larry Diamond) ne sont que quelquesuns des titres publiés en ????. Cependant, leur contenu n’est pas aussi stratégique et axé sur les solutions (et empreint d’espoir) que le nouveau livre de Dave Meslin, intitulé Teardown: Rebuilding Democracy from the Ground Up.

Bien que le titre du livre, Teardown, que l’on pourrait traduire par « démantèlement », laisse penser que l’auteur préconise l’anarchie et rejette totalement les systèmes et les institutions de gouvernance actuels, l’approche qu’il propose consiste plutôt à démanteler chacun des éléments de la démocratie représentative afin de lui redonner son lustre d’antan et, ensuite, de la reconstruire. Contrairement aux nombreux livres sur la démocratie qui se concentrent sur les sujets habituels — comme les élections ou les partis politiques —, Meslin adopte un point de vue beaucoup plus vaste. Il y parle de bulletins de votes et de cours d’éducation civique, et il invite le lecteur à réfléchir aux lois sur les organismes de bienfaisance, au processus décisionnel en milieu de travail et, même, aux fêtes de quartier.

L’auteur se décrit comme un « biologiste de la politique » qui a étudié notre « marécage » démocratique au cours des 20 dernières années. Son ton enjoué est rafraîchissant. Il est, au fond, un ardent défenseur de la démocratie, ce qui ne l’a pas empêché de travailler pour des partis politiques et des assemblées législatives au sein de nombreux ordres de gouvernement en tant que responsable du financement, attaché politique et stratège de campagne. Il a aussi travaillé auprès de nombreux partisans aux allégeances différentes. Il connaît tous les aspects de la démocratie canadienne, les plus admirables comme les moins reluisants. Cet ouvrage n’a rien d’un ouvrage universitaire, bien que l’auteur cite à l’occasion certaines recherches. Le lecteur a plutôt l’impression de faire une visite guidée animée par un raconteur chevronné, qui l’amène à porter un regard neuf sur les institutions, les règles et la culture démocratiques.

Meslin commence son livre en présentant les moyens systémiques utilisés pour tenir à l’écart les gens du public et les éloigner du processus décisionnel politique. Il parle notamment de l’utilisation d’affiches trompeuses, du moment souvent mal choisi pour organiser un événement de mobilisation communautaire, ou encore de l’inclusion déficiente de points de vue différents au sein des partis politiques. Il explique également que la complexité de notre système politique confère plus de pouvoir à ceux qui ont suffisamment de connaissances — ainsi qu’à ceux qui ont les moyens de payer des lobbyistes — pour obtenir une influence et un accès plus importants. Par exemple, il est difficile pour les membres du public de faire valoir leur opinion ou leurs objections en ce qui concerne la construction dans leur quartier. En effet, malgré tous les avis de mobilisation annonçant la construction d’un nouvel édifice et les publicités achetées par les grandes sociétés, l’auteur affirme, sur un ton blagueur, que les villes, les entrepreneurs en construction et les politiciens ne veulent absolument pas susciter l’engagement civique parce que cela ne serait pas bon pour les affaires. Étant donné les préoccupations que suscite le fait de décrire les citoyens comme des « consommateurs », de nombreux lecteurs pourraient s’étonner de la fréquence à laquelle les leçons du secteur privé sont appliquées à l’engagement démocratique. Meslin suggère que les hôtels de ville adoptent le modèle d’accueil de WalMart, et que les gouvernements s’approprient l’approche axée sur l’utilisateur adoptée par les entreprises de logiciels.

Il guide peu à peu le lecteur vers le réel point culminant de son livre et fait valoir que nous avons une confiance excessive envers ce qu’il appelle le leadership en pointe (pointy leadership), c’est-à-dire un leader unique qui occupe le sommet de la pyramide et qui a une influence sur presque tous les aspects de notre vie, y compris les écoles et les milieux de travail. Ce leadership en pointe nuit à la prise de décisions collaboratives et, par le fait même, rebute les citoyens.

Évidemment, Meslin ne fait pas que déplorer des faits, il présente aussi un large éventail de solutions aux problèmes qu’il a mis en lumière en observant des organisations, des lieux et des personnes de partout en Amérique du Nord. Les lecteurs connaissent peut-être déjà la budgétisation participative ou les assemblées citoyennes, mais Meslin sort des sentiers battus en visitant des écoles qui enseignent la démocratie afin de trouver un modèle d’enseignement qui inspire les jeunes et les encourage à s’engager. Il propose également que l’on finance des « lobbyistes publics » pour faire contrepoids aux lobbyistes privés. Il décrit les réformes du financement politique mises en place par la ville de New York afin d’encourager les nouveaux et les petits donateurs. Il souligne l’importance des occasions démocratiques de plus petite envergure, au sein des administrations communautaires des quartiers, par exemple, où les gens peuvent exercer leur pouvoir démocratique.

Parmi les spécialistes de la démocratie, Meslin est vu comme un expert des processus électoraux qui pourraient remplacer le système uninominal majoritaire à un tour. Dans son ouvrage intituléTeardown, Meslin dresse un portrait extrêmement détaillé des différents processus électoraux, et il y inclut même des références au hockey afin de faciliter la lecture. Il sera désormais beaucoup plus facile d’expliquer le système de représentation proportionnelle mixte grâce à la définition qu’il en fait dans son ouvrage.

Meslin réserve ses critiques les plus dures aux dirigeants élus et aux partis qu’ils représentent. Il semble avoir plus d’espoir et des idées réalisables quand il est question de petits groupes, notamment parce que ceux-ci permettent aux gens qui en font partie de se regarder dans le blanc des yeux. Toutefois, les problèmes sont plus difficiles à régler quand on évalue ce qui se passe à l’échelle provinciale ou fédérale. Comment un parti politique peut-il réunir un très grand nombre de personnes et les écouter, tout en conservant le contrôle sur ses positions? Comment un parti peut-il se définir sans automatiquement devenir l’opposé d’un autre parti? Dans le cadre d’entrevues avec des représentants élus, Meslin explore cette question ainsi que la culture toxique qui favorise les déclarations éclair et selon laquelle le simple fait de prendre le temps d’écouter son opposant relève de l’hérésie.

Selon Meslin, c’est un changement de la culture, qui doit passer de la lutte à la parole et à l’écoute, dont les partis ont besoin pour régler leurs problèmes. L’idée selon laquelle il vaut mieux essayer de trouver un compromis plutôt que de s’opposer coûte que coûte va à l’encontre des systèmes politiques actuels. Il propose de régler ces problèmes fondamentaux en modifiant les mentalités du tout au tout. Même si cette partie du livre énonce certaines étapesclés vers cette transition – dont certaines nous sont déjà familières, comme la rotation des sièges, l’amélioration de la formation et le renforcement des associations locales de circonscriptions –, elle n’est pas aussi porteuse d’espoir que le reste de l’ouvrage.

Biographie, manuel d’instructions et document générateur d’idées, le livre Teardown offre des solutions à de grandes questions auxquelles la démocratie représentative n’est pas prête à répondre : comment peut-on vivre en harmonie? Comment faire pour prendre des décisions ensemble? Quelles mesures devrait-on prendre pour que tout le monde ait son mot à dire? La publication de Teardown arrive à point nommé alors que le cynisme politique ne fait que prendre de l’ampleur.

Kendall Anderson

Directrice générale du Centre Samara pour la démocratie


Canadian Parliamentary Review Cover
Vol 42 no 4
2020






Dernière mise à jour : 2020-03-03