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Le politicien et l'acteur – Apprendre à communiquer à la télévision
Kimberley Mullins

La télévision est devenue un mode de communication universel et, en raison de son importance, tout dirigeant politique qui ne peut pas ou ne veut pas s’en servir pour communiquer sera nettement désavantagé lorsqu’il voudra faire passer son message. Au Canada, la plupart des politiciens prononcent encore la majorité de leurs discours au Parlement ou dans d’autres lieux publics. Cependant, puisque davantage de Parlements canadiens diffusent leurs séances et que la télévision constitue la principale source d’information, il devient d’autant plus important de savoir s’exprimer devant une caméra. Lorsqu’un politicien ne réussit pas à communiquer efficacement à la télévision, les médias sont souvent accusés de présenter une image tendancieuse ou superficielle de cette personne. La réalité est pourtant bien plus complexe. 

La télévision ne peut pas être uniquement considérée comme un moyen de communication. Elle ne transmet pas l’information de façon anodine et elle tient un rôle important dans le système politique, et ce, sur beaucoup de plans. Afin de communiquer efficacement avec son public, le politicien doit posséder une connaissance profonde des aspects pratiques et culturels de la prestation télévisée. Pourtant, malgré le concours de directeurs des communications, d’attachés de presse et de conseillers-médias, les exigences particulières d’une prestation télévisée sont négligées. Les politiciens auraient intérêt à se faire conseiller par des acteurs de télévision professionnels, qui exercent un métier apparenté et qui connaissent bien les exigences de la télévision. 

En comprenant la prestation télévisée du point de vue d’un acteur professionnel, le politicien se donne un atout, car c’est sous ce même angle que le public comprend la prestation télévisée. Puisque la télévision est essentiellement un média consacré au divertissement, la société s’est habituée à un style de prestation semblable à celui des acteurs, auquel elle s’attend de la part des politiciens. La capacité des téléspectateurs d’interpréter ou de juger la prestation d’un politicien à la télévision vient, en partie, de ce qu’ils ont appris en regardant des interprètes professionnels. Toutes classes socioéconomiques confondues, la population a maintenant accès à des prestations télévisées de tout genre, à un niveau jusqu’ici inconnu. Ce phénomène a eu une très grande incidence sur les aptitudes cognitives des membres de notre société. En regardant régulièrement des prestations à la télévision, le public a assimilé des principes de base qui lui servent de référence pour comprendre et interpréter ce qu’il voit. Toutefois, il est rare que les téléspectateurs remettent consciemment en question comment ils ont acquis ces connaissances ou quel rôle elles jouent lorsqu’ils jaugent un interprète. 

Lorsque le public interprète les actions et les comportements des personnages qu’il retrouve dans les émissions de télévision, il apprend à donner une signification aux mouvements de caméra, au montage et aux autres effets visuels. En regardant un politicien s’exprimer à la télévision, les téléspectateurs comprennent ce qu’ils voient en se référant aux outils d’analyse qu’ils ont appris, mais sans les adapter à la nature politique de la prestation. Ils s’appuient sur ce qu’ils connaissent de la télévision, qui diffuse essentiellement des émissions à caractère divertissant. 

Ces interprètes peuvent toutefois servir de modèle. Les acteurs et les producteurs d’émissions de divertissement savent qu’il existe des différences claires entre le jeu à la télévision et les prestations en direct. Les manuels dont se servent les acteurs du petit écran pour apprendre leur métier affirment souvent que la différence entre le discours en direct et le jeu à la télévision en est une de proximité. Lorsqu’une personne s’exprime au Parlement, à l’hôtel de ville ou dans un autre lieu public, l’auditoire se trouve à une certaine distance de l’orateur, qui devrait donc adapter sa prestation aux personnes situées loin de la scène. Par conséquent, même les spectateurs situés dans les premiers rangs s’attendent à une prestation plus dynamique. L’orateur parle plus fort, accentue ses mouvements et articule davantage. Les mouvements subtils des yeux ou les gestes furtifs prennent moins d’importance, car seuls les spectateurs situés à l’avant peuvent les voir. 

Lorsque le public regarde la télévision, il est aussi proche de l’image que la caméra, qui est généralement située très près de l’interprète. Les mêmes subtilités qui apparaissent au cours d’un entretien en tête à tête sont, dans ce cas, très visibles et même plus évidentes. Un journaliste ou un monteur peut faire en sorte que l’auditoire dirige son attention vers une expression ou un geste particuliers et, de ce fait, donner une signification précise à ces signes. Les politiciens qui ne sont pas à l’aise devant une caméra commettent souvent l’erreur d’exagérer leurs expressions gestuelles. Puisque la caméra se trouve si près, il est souvent nécessaire de modérer ses mouvements et d’adopter un regard qui est propre aux conversations en tête à tête. La caméra rapproche le téléspectateur à un tel point qu’un mouvement trop prononcé produit le même effet que de crier devant quelqu’un. L’acteur d’expérience agirait devant la caméra comme il se comporterait avec un collègue dans un ascenseur. 

La question de la proximité est également liée à l’intimité et aux formalités. Lorsque le public se trouve à une certaine distance, même le discours le plus ordinaire est naturellement empreint de formalités. La séparation physique entre les spectateurs et l’orateur donne lieu à une présentation plus structurée. La caméra élimine cette distance et, donc, favorise une technique de  communication plus intime. 

Les acteurs professionnels et les producteurs de télévision savent également que les images sont aussi importantes que les mots à la télévision. Une fois que l’acteur est devant la caméra, toutes ses actions, qu’elles soient conscientes ou non, sont reçues comme un genre de signe. Que ce signe soit directement lié au contenu de la présentation ou qu’il soit interprété comme une action spontanée, sa signification est ici bien plus importante, car le politicien est perçu de la même manière qu’un acteur. 

La caméra guide le regard du téléspectateur. Celui-ci n’a pas la possibilité de voir le lieu dans son ensemble ni de prendre son temps pour interpréter les détails du discours. Aux nouvelles, chaque séquence dure en moyenne seulement 30 secondes : le message doit donc être livré le plus brièvement possible et il doit être communiqué autant visuellement que verbalement. Lorsqu’un politicien parle à la télévision, son langage non verbal doit concorder avec ce qu’il dit. Sinon, la nouvelle portera davantage sur la présentation que sur l’information. Les gestes, les vêtements, le ton de voix et même l’environnement physique doivent donc appuyer le message. Tous les éléments de la prestation doivent faire partie du message. 

Les acteurs savent que la télévision ne constitue pas un média impartial. Elle ne reflète pas la réalité, elle la recrée. Tout comme la langue nous sert d’outil pour donner un sens à notre propre réalité et la comprendre, la télévision interprète et modifie notre perception du monde. Même lorsqu’un débat parlementaire est diffusé sans l’explication d’un commentateur, de multiples facteurs peuvent avoir une incidence sur les images que voient les téléspectateurs. L’éclairage ainsi que la couleur et l’apparence de la pièce sont des éléments qui seront probablement modifiés pour mieux paraître à la caméra. Il faut décider quelles séances seront couvertes, choisir les prises de vue et les angles de caméra. Comment la caméra sera-t-elle placée? Les sièges vides seront-ils montrés à l’écran? La tribune fera-t-elle partie des plans? La caméra se concentrera-t-elle sur l’orateur ou sur la réaction des spectateurs? Y aura-t-il des plans mixtes des deux et, dans l’affirmative, quand? Ce sont les personnes chargées de présenter les affaires publiques de façon prétendument neutre qui doivent répondre à ces questions et à bien d’autres. Pourtant, la réponse à n’importe laquelle de ces questions pourrait clairement influencer le point de vue des téléspectateurs à l’égard des événements. Compte tenu de cette observation et du fait que les politiciens savent que le nombre de téléspectateurs peut augmenter, l’option simpliste de tourner les événements sur le vif et de les présenter sobrement n’est plus valable. Autrement dit, l’ancienne maxime qui dit que la caméra ne ment pas n’est pas tout à fait vraie. Même si les images captées sont authentiques, le contexte dans lequel la séquence est filmée peut vraiment influencer l’interprétation. Par leur nature, les reportages télévisés peuvent prêter à confusion, car ils présentent des images qui ne sont plus dans leur contexte. Il est faux de penser que la télévision a créé un monde d’information instantanée et de vérité absolue. C’est cette allégation même de vérité absolue qui entraîne la confusion : elle empêche les téléspectateurs de faire des efforts pour déchiffrer le contexte dans lequel les images sont présentées. Le public accepte ce qu’il voit comme étant de l’information factuelle et objective. 

Ce ne sont pas les médias qui ont fait de la prestation un élément essentiel de la communication politique, mais ils ont certainement encouragé les politiciens à être plus conscients du rôle de la prestation dans ce type de communication, ce qui les incite à acquérir davantage de compétences dans ce domaine. La prolifération de la télévision procure de nombreux avantages possibles au public et au politicien. La télévision attire bien plus de spectateurs que n’importe quel rassemblement public et, en plus, elle est regardée par des gens qui n’assisteraient pas naturellement à ce genre de rencontre. Grâce à de nouvelles émissions, à des émissions spéciales consacrées à la politique et à la diffusion de débats parlementaires et d’autres événements, la télévision possède le pouvoir de présenter des informations variées à un public qui l’est tout autant. 

Cependant, les politiciens qui s’expriment devant le public demeurent désavantagés, en partie parce que, culturellement, on hésite toujours à reconnaître que les politiciens doivent avoir des compétences en matière de prestation. De plus, les téléspectateurs ne comprennent pas bien la nature des prestations politiques, et ce, dans un grand nombre de contextes. Si le public n’interprète pas bien ces prestations, le média lui-même peut communiquer de fausses impressions, créer des attentes irréalistes et changer la manière dont l’information est traitée et discutée. Les politiciens doivent comprendre l’importance de la communication à la télévision ainsi que les exigences qui y sont liées. De plus, les téléspectateurs à qui ils s’adressent doivent être conscients de ces mêmes facteurs. La première étape consiste à reconnaître l’importance du côté divertissant de ce type de communication. Et, à l’instar des acteurs, il faut prendre le temps de se doter des atouts nécessaires pour communiquer son message.


Canadian Parliamentary Review Cover
Vol 30 no 2
2007






Dernière mise à jour : 2019-07-15