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Entrevue : Deborah Grey


Née et élevée à Vancouver, Deborah Grey a fait ses études secondaires au Burrard Inlet Bible Institute à Port Moody, en Colombie-Britannique. Elle a ensuite obtenu deux diplômes universitaires : un double baccalauréat ès arts en sociologie et en anglais et un deuxième en pédagogie de l'University of Alberta, à Edmonton. Elle a été parente nourricière, gardienne de plage et de piscine, commis de ferme, conseillère de camp. Elle a été élue comme première députée du Parti réformiste au Parlement. L'entrevue a été réalisée par Christopher Guly.

Aviez-vous de l'expérience en politique avant d'être élue à la Chambre des communes?

Non, mais je suppose qu'il y a des avantages et des inconvénients à cela. J'avais absolument tout à apprendre, mais, d'un autre côté, je n'avais pas de bagage politique et je ne devais de faveur à personne. J'avais voté pour les conservateurs en 1984 et je voyais que la situation financière du pays devenait désastreuse. Avant, lorsque j'habitais à Vancouver, j'avais toujours voté pour les libéraux. Ma famille était libérale. Bien sûr, je suis tombée amoureuse de l'ancien premier ministre Pierre Trudeau lorsque j'étais adolescente. Mais au plus profond de mon cœur, j'ai toujours été une conservatrice au sens littéral du mot.

Je ressentais également l'aliénation de l'Ouest et, un jour, alors que je prenais un café avec ma voisine Liz White, je lui ai demandé ce qu'elle pensait de ce « Parti réformiste ». Nous en rions encore chaque fois que nous prenons un café ensemble. Elle m'a demandé : « Pourquoi est-ce que tu ne te présenterais pas ? » Je lui ai dit : « Voyons, Liz, ne sois pas ridicule ». Je savais que Preston Manning était un homme respecté et qu'il n'appartenait pas à un groupe de séparatistes excentriques.

Que faisiez-vous à l'époque?

À l'automne 1988, je donnais un cours de sciences sociales sur le gouvernement canadien et la citoyenneté, qui commençait vraiment à m'emballer. J'étais un professeur sévère; je ne tolérais pas de chahut dans ma classe, mais on s'amusait beaucoup. Maintenant, lorsqu'à la Chambre je vois l'un des principaux ministres lancer l'emballage de sa gomme à mâcher de l'autre côté de la Chambre lorsque la caméra n'est pas sur lui, ça me met hors de moi.

Liz m'a mise en communication avec Pat Chern qui, jusqu'à tout récemment, était présidente de ma circonscription. J'étais en train de prendre un café avec Liz. J'ai répondu au téléphone, c'était Pat, qui m'a dit : « J'entends dire que tu songes à être candidate ». Je n'y avais pas beaucoup pensé et ça m'a agacé. C'était juste avant Noël et je n'avais pas d'argent parce que j'avais passé l'été en Angleterre. Mais, finalement j'ai dit que je me présenterais. Le conseil scolaire local m'a accordé un congé sans solde de six semaines.

Je suis une optimiste. L'Alberta était conservatrice depuis le balayage de 1972. Mais le soir des élections (le lundi 21 novembre 1988) je me suis placée quatrième, avec 4 000 des 30 000 voix. Pas si mal quand je pense qu'un de mes amis m'avait dit qu'il serait étonnant que j'obtienne plus que nos deux votes. (Le conservateur John Dahmer a remporté la circonscription de Beaver Hill avec 13 000 voix.)

Le lendemain, j'ai rattrapé le sommeil perdu et j'ai écrit des cartes de remerciements. Le mercredi, j'étais de retour en classe et cinq jour plus tard, j'apprenais que John Dahmer était mort. Bien sûr, la première question que tout le monde s'est posée a été de savoir si nous participerions aux élections partielles.

J'étais fatiguée et comme je m'étais déjà absentée de l'école, je savais bien que le conseil scolaire n'allait pas m'offrir un nouveau congé. J'ai téléphoné à M. Manning qui habitait tout juste à quatre milles à l'extérieur de la circonscription et je lui ai dit qu'il pouvait considérer que ma campagne avait servi à lui préparer le terrain. Il est venu rencontrer quelques personnes, mais il n'est pas opportuniste. En outre, les gens lui ont dit qu'il avait une bonne candidate crédible et qu'il devait la laisser continuer.

J'ai donc enseigné tout le mois de décembre, tout le mois de janvier et tout le mois de février. Je faisais campagne le soir, dans le froid glacial. Je corrigeais des devoirs tout en conduisant. C'était ridicule, un peu comme courir sur un tapis roulant. Mais, après un certain temps, je sentais que je gagnais du terrain, comme cela arrive habituellement dans une élection partielle, lorsque le gouvernement ne court aucun risque et que les gens ont envie de tenter un autre choix. Je me rappelle que le vice-premier ministre Don Mazankowski a dit de moi : « C'est un feu de paille, une députée d'un seul mandat ». Et moi, j'ai pensé : « C'est peut-être vrai, mais bon nombre de Canadiens n'auront jamais la chance de siéger ne serait-ce qu'un seul mandat à la Chambre des communes ».

Étant donné la popularité dont le gouvernement jouit en Alberta, selon des sondages récents, pensez-vous que vous survivrez sur la scène politique?

Qui sait ce qui arrivera? Les gens changent facilement d'idée, mais je ne peux pas passer ma vie à m'inquiéter de ce qui arrivera. J'ai obtenu 50 p. 100 des voix dans l'élection partielle, soit 11 000 votes. Mon opposant conservateur, Dave Broda, n'en a eu que 6 000. Il a mené une habile campagne qui a abouti à une séance de mise en nomination qui a duré neuf heures et demie. Il y avait plus de 4 500 personnes (dont moi) à la patinoire locale lors de cette réunion. M. Broda a gagné la mise en nomination ce soir là. Il a dit : « Ce soir, c'est l'élection et le 13 mars, ce sera le couronnement, puisque l'Alberta est un fier conservateur! » En moi-même, j'ai pensé que je ferais tout pour empêcher cela. J'ai trouvé quelques jeunes et ensemble nous avons mis des dépliants sur tous les pare-brise. En fait, ça a été une bonne campagne, mais j'étais la seule candidate à me présenter à la dernière élection générale.

Pensiez-vous avoir une chance de gagner?

J'avais le vent en poupe. Les gens venaient me dire : « Nous allons leur faire une bonne peur ». Le soir des élections, ma mère est venue de Victoria. Les médias s'étaient rendus à mon bureau de campagne. Ils s'étaient demandés quelle serait la meilleure histoire : « le 25e conservateur d'arrière-ban gagne » ou « la candidate du Parti réformiste ouvre un nouveau chapitre dans l'histoire canadienne ». Vingt minutes après la fermeture des bureaux de scrutin ce soir-là, le téléphone a commencé à sonner et dans chaque bureau de scrutin j'avais deux fois plus de votes que le plus proche candidat. J'étais folle de joie. Non seulement à l'idée de devenir députée au Parlement mais aussi l'idée d'écrire une nouvelle page de l'histoire canadienne me grisait. Lorsque j'ai connu les résultats de dix des 165 bureaux de scrutin, j'ai su que toute ma vie venait d'être bouleversée.

Avez-vous déjà été tentée de changer de camp et de vous rallier aux conservateurs?

Jamais, bien que j'ai entendu dire que certains pensaient qu'une fois rendue à Ottawa je changerais de parti. Est-ce que vous ne pensez pas qu'il aurait été plus facile pour moi de me présenter pour les Conservateurs dès le départ? D'ailleurs, j'aurais probablement été la troisième, après David Kilgour (Edmonton-Sud-Est) et Alex Kindy (Calgary-Nord-Est) à être virée du caucus. Un député au Parlement doit représenter ses électeurs et je n'aurais pas pu appuyer la taxe sur les produits et services (TPS). Je pense également qu'on devrait pouvoir voter librement au caucus. Évidemment, c'est la majorité qui l'emporte. C'est comme en troisième année à l'école : « Est-ce qu'on joue au soccer ou au football? ». Je pense que, dans notre système parlementaire, il devrait être possible de rejeter un projet de loi sans faire tomber le gouvernement.

Est-ce que le fait d'être la seule représentante de votre parti à la Chambre sans en être le chef vous pose des problèmes?

Ça ne me dérange pas. Le pouvoir ne m'intéresse pas. Tous les mercredis, nous avons une réunion du « caucus ». Avec mon personnel de recherche, nous discutons avec M. Manning, Steven Harper, le conseiller politique de notre parti et M. Waters par téléphone.

En rétrospective, ça a été une bonne chose que M. Manning ne se présente pas lors de l'élection partielle. Il aurait été obligé de passer 85 p. 100 de son temps à s'occuper de questions législatives. Alors que maintenant il est libre de voyager partout et de maintenir l'enthousiasme.

Qu'avez-vous appris jusqu'à présent dans votre premier mandat?

D'abord et avant tout, comment fonctionnent les choses et le système politique. J'ai aussi appris qu'on ne peut pas toujours prévoir ce qui va se passer à la Chambre ni croire ce qu'on nous dit.

Je me souviens des débats sur la dualité linguistique dans l'Accord du lac Meech. J'ai demandé à Doug Lewis (alors leader du gouvernement à la Chambre) de me dire combien de temps durerait le débat avant que l'on demande le consentement unanime. Il m'a dit que le débat durerait jeudi, vendredi, lundi et mardi avant que le vote ait lieu. Le jeudi après-midi, le premier ministre Brian Mulroney a pris la parole, puis ce fut le tour du leader de l'opposition, Herb Gray. À ce moment-là, j'ai dû retourner à mon bureau, à l'édifice de la Confédération, pour m'apprêter à partir pour l'Alberta ce soir-là. Je regardais la télévision ; Lorne Nystrom (NPD, Yorkton-Melville) venait tout juste de finir de parler. Un vote a été pris rapidement et le consentement unanime a été obtenu. Je me suis précipitée à la Chambre pour faire appel au Règlement, mais il était trop tard.

Comment résistez-vous aux pressions du travail sur la Colline?

En retournant chez moi, en m'éloignant de cet îlot d'irréalité. Je rentre chez moi pour être avec de vraies personnes. Je joue au scrabble avec mon ami Hilda. J'essaie de protéger ma vie et mes amitiés spéciales. Ma foi est mon refuge, c'est ce qui me garde saine d'esprit. Ce qui m'aide aussi énormément, c'est d'aller à l'église chez moi et d'entendre les gens me dire qu'ils prient pour moi. Je chante encore dans un groupe de musique sacrée à la Dewberry Community Church. Je suis ténor et on a comparé ma voix à celle d'Anne Murray. On m'a aussi comparée à la Dame de fer, Margaret Thatcher, on a dit que si elle était de St. Paul, en Alberta, elle me ressemblerait probablement.


Canadian Parliamentary Review Cover
Vol 13 no 3
1990






Dernière mise à jour : 2020-03-03