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Ashley Cochran; Heather Cochran
Plusieurs assemblées législatives offrent un programme de stages qui donne
à des diplômés universitaires la possibilité d'observer le fonctionnement
d'un régime parlementaire dans la réalité. Dans le présent article, les
auteures examinent certaines des causes qui expliquent le gouffre qui existe
entre nos attentes à l'égard de nos institutions élues et ce que ces dernières
nous apportent.
« Eh bien! Je suppose que c'est pour cette raison qu'on l'a baptisée la
période des questions et non la période des réponses! » À la fin de notre
stage à l'Assemblée législative de la Colombie-Britannique, cette boutade
était reprise en chSur tant par les stagiaires que par les observateurs
de la période des questions quotidienne. Toutefois, à titre de nouvelles
diplômées en sciences politiques et de novices sur la scène législative,
cette blague nous laissait un peu songeuses. Elle représentait, en effet,
ce que nous avions trouvé de plus choquant et de plus frustrant au
cours de notre première expérience directe de notre régime de démocratie
parlementaire.
En première année, nous avions appris que les parlements étaient des « lieux
de parole » des enceintes où tout d'abord des nobles, puis des élus trouvaient
des solutions aux problèmes de l'État et débattaient des questions de l'heure
et parfois aussi, bien sûr, de quelque scandale. C'est peut-être là une
interprétation simplifiée et, sans doute, optimiste du rôle des assemblées
législatives, mais c'est aussi celle qui inspire nombre de projets de réforme
et de renouvellement de cette institution démocratique fondamentale. Cette
interprétation illustre aussi notre désir collectif que les parlements
soient des lieux où nos représentants élus peuvent, par leurs discours,
participer réellement aux affaires de l'État. Ce sont, après tout, des
personnages comme Franklin Delano Roosevelt, Winston Churchill et Pierre
Elliott Trudeau les esprits les plus brillants et les meilleurs orateurs
qui peuplent notre imaginaire politique et constituent l'archétype du législateur
dans notre mythologie politique.
En observant les débats à l'Assemblée législative de la Colombie-Britannique,
nous avons constaté que la « parole » y était bien omniprésente. En effet,
les faits, les messages et les renseignements abondaient, mais on y entendait
rarement le genre d'échanges profonds qui, idéalement, devraient permettre
d'élucider un problème ou d'élever le débat. Souvent, durant la période
des questions ou les débats, ministres et députés se lançaient dans des
dialogues de sourds en se bombardant de messages. Leur tendance à parler
à coups de formules-choc et à éviter les arguments de leurs adversaires
plutôt qu'à les réfuter réduisait les chances de véritables échanges à
l'intérieur de la chambre. Cependant, les législateurs sollicitaient souvent
l'attention d'un autre auditoire qui se trouvait à l'extérieur de la chambre,
un groupe auquel ils adressaient implicitement leurs observations. Et ce
groupe, c'est la population.
En effet, ce sont les observateurs des débats législatifs qui sont fréquemment
le point de mire des législateurs et les véritables destinataires des messages
livrés durant des moments comme la période des questions. Le format du
clip qui est adopté pour les reportages diffusés lors des informations
du soir constitue, à la fois, un impératif et un véhicule pour ces capsules
sonores de trente secondes que les législateurs utilisent pour communiquer
avec la population, et donc les électeurs. Si on ne dispose que d'un temps
limité pour communiquer avec ce groupe important, il est normal de vouloir
être vu en train de livrer un message positif plutôt qu'en train d'essayer
d'engager une discussion avec un adversaire, ce qui pourrait facilement
être interprété comme une « mauvaise nouvelle ».
À bien des égards, c'est maintenant à la population que s'adressent les
déclarations des législateurs devant la chambre et c'est cette même population
qui est devenue une intervenante de plus en plus importante dans ces « échanges »
qui étaient auparavant essentiellement confinés à l'intérieur de l'assemblée
législative. Bien que les effets des médias sur la politique aient été
étudiés en profondeur, c'est de cette modification de l'orientation des
discussions, qui ne visent plus que la chambre, mais bien davantage la
population, dont nous souhaitons traiter ici. Nous croyons que les développements
de la technologie des communications et des médias ont transformé les assemblées
législatives, qui étaient des « lieux de parole » et des forums de discussion,
en un moyen de communication avec un auditoire absent. La politique est
souvent comparée au théâtre, mais nous croyons que les assemblées législatives
sont elles-mêmes devenues des théâtres ou des plateaux où les législateurs
posent des questions et font des déclarations, non pas tant pour obtenir
une réponse de leurs collègues que pour transmettre un message à un « auditoire ».
Cette transformation de l'assemblée législative d'un forum en un moyen
de communication se fait toutefois au détriment des débats ou des échanges
que cette enceinte visait à favoriser tant chez les législateurs que, possiblement,
dans la société en général. De nos jours, comme les législateurs ont tendance
à utiliser la chambre comme s'il s'agissait d'un plateau, leurs collègues
leur servent moins de vis-à-vis pour ces débats que de faire-valoir pour
leurs exposés aux téléspectateurs. Bien que la population représente un
nouvel intervenant dans ces « échanges », son statut d'auditoire limite,
bien entendu, sa capacité de participer à toute discussion avec les législateurs.
On s'attend à ce que la population assume le même rôle que l'auditoire
dans un théâtre, et ce, dans le sens le plus strict du terme : un groupe
qui écoute et regarde, mais qui ne peut rien faire d'autre qu'observer.
Ce nouveau parlement n'engendre pas, pour l'auditoire, d'attentes et, encore
moins, de moyens pour ce qui est de communiquer avec ceux qui se trouvent
à l'intérieur de ce « lieu de parole ». Cette attention que les législateurs
accordent à la population en lui adressant implicitement leurs remarques
constitue donc un geste moins démocratisant qu'il ne peut le paraître de
prime abord. Les échanges ainsi perdus au sein de l'assemblée législative
ne sont pas remplacés par un dialogue entre les législateurs et la population.
Cette transformation change le mode de communication qui définit l'assemblée
législative comme un « lieu de parole ». Nous soutenons essentiellement que
cette « parole » prononcée dans l'assemblée est destinée de plus en plus
à un auditoire situé à l'extérieur de ce « lieu ». Le fait que l'auditoire
visé par les législateurs se trouve à l'extérieur du « lieu de parole » et
que la communication avec celui-ci se déroule à distance comporte plusieurs
implications importantes pour notre thèse principale. D'abord, non seulement
cet auditoire a peu d'occasions d'échanger avec ceux qui lui adressent
la parole, mais encore lorsque celui-ci ou un sous-groupe de celui-ci
réussit à entrer dans ce « lieu de parole », ses membres ne sont pas tant
représentés, comme le veulent diverses théories populaires sur la démocratie,
qu'en représentation. Autrement dit, ils sont isolés des subtilités de
leurs contextes sociaux. Bien que cette situation soit, à certains égards,
une conséquence inéluctable de la nature de la démocratie représentative,
elle est grandement aggravée par un mode de communication qui nuit aux
échanges et transforme ces membres de l'auditoire en objets ou accessoires
dans un spectacle.
Nous croyons, en outre, que ce mode de communication qui domine désormais
l'assemblée législative constitue l'une des causes du décrochage de la
population ou de « l'auditoire ». Même si l'on considère souvent les réformes
électorales et institutionnelles comme des solutions au cynisme croissant
de la population, nous sommes d'avis que de tels changements ne peuvent
pas être totalement efficaces tant qu'on ne s'interrogera pas sur le mode
de communication dont nous traitons et qu'on n'en corrigera pas les lacunes.
On présume souvent que le déclin de la participation citoyenne est attribuable
à des facteurs extérieurs aux institutions politiques, mais nous soutenons
que, dans la mesure où l'assemblée législative elle-même devient de moins
en moins un lieu de participation réelle, elle contribue de manière importante
à favoriser cette désaffection.
Nous croyons, en particulier, que la nature fragmentée des « échanges » qui
tendent à caractériser les assemblées législatives contribue à dissuader
la population de s'impliquer davantage dans le processus politique. La
population ne considère souvent les déclarations des législateurs que comme
des tentatives de manipulation qui lui inspirent beaucoup de méfiance et
d'ennui. Augmenter le niveau de participation réelle aux travaux de l'assemblée
législative permettrait de recréer un espace important pour l'implication
citoyenne.
Il ne s'agit là que d'un morceau du casse-tête que représente la revitalisation
de notre démocratie. Comme c'est souvent le cas après la période de questions,
nous nous sommes retrouvées avec plus de questions que de réponses à la
fin de notre stage à l'Assemblée législative. Le temps que nous y avons
passé nous a toutefois fourni un éclairage précieux sur le fonctionnement
des parlements, sur la façon dont nous aimerions peut-être qu'ils fonctionnent,
et sur l'écart qui existe entre les deux.
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