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Audrey Moore
La politique et les politiciens ont beau inspirer du cynisme, un grand
nombre de Canadiens continuent, malgré tout, de porter une grande affection
aux édifices qui abritent leurs institutions parlementaires. L'auteure
tente d'expliquer ici l'affection pour ces édifices.
Rares sont les personnes qui sont venues à Ottawa sans les avoir vus. Ils
se dressent dans un décor magnifique, au bord des falaises de calcaire
surplombant la jonction du canal Rideau et de la rivière des Outaouais.
Ils sont splendides en toutes saisons : dans les riches coloris dorés, orangés
et rougeoyants de l'automne, quand la terre se couvre d'un paisible manteau
blanc, à travers le feuillage naissant du printemps et dans la chaleur
accablante du trop court été canadien. De style néo-gothique, ils sont
gravés dans notre esprit. Ce sont les édifices du Parlement canadien, assise
de la démocratie.
Ils constituent, à mes yeux, des joyaux architecturaux que je ne me lasse
pas de montrer aux autres. C'est avec un enthousiasme juvénile que j'amène
parents et amis visiter la Colline du Parlement, assister à des événements
spéciaux comme la fête du Canada et admirer le scintillement des lumières
et décorations de Noël. L'été, il m'arrive parfois d'aller jeter des sous
noirs dans la fontaine de la Flamme du centenaire ou d'admirer les magnifiques
parterres de fleurs, et même, à l'occasion, de retourner voir les statues
des Pères de la Confédération, des premiers ministres et de la royauté.
J'affectionne tout particulièrement celle de la reine Victoria, le sceptre
à la main et un lion à ses pieds. Selon la légende, elle aurait pris la
décision suivante avec une carte et une épingle à chapeau1.
J'ai reçu ordre de la Reine de vous informer, écrit Henry Labouchère, de
Downing Street, Londres, dans une lettre datée du 31 décembre 1857 au gouverneur
général, sir Edmund Walker Head, que de l'avis de Sa Majesté, la ville
d'Ottawa réunit plus d'avantages que tout autre endroit au Canada pour
abriter le siège permanent du futur gouvernement de la province et est
par conséquent choisie par Sa Majesté2.
Un ordre impérial venait de sceller la noble destinée de cette petite ville
forestière. Une somme impressionnante de 480 000 $ fut affectée à la construction
d'un édifice législatif et de deux immeubles ministériels devant loger
le gouvernement. À l'issue d'un prestigieux concours lancé à l'échelle
du pays, deux groupes d'architectes furent retenus un pour dessiner l'édifice
du Centre (l'édifice législatif) et l'autre pour les édifices de l'Est
et de l'Ouest (les deux immeubles ministériels). Le fils de la reine Victoria,
qui allait devenir Édouard VII, posa la première pierre de l'édifice du
Centre le 1er septembre 1860. Quand le nouveau Parlement du Dominion tint
sa première session en 1867, les édifices gothiques étaient presque terminés
3.
Nous sommes, pour la plupart, trop jeunes pour nous rappeler l'édifice
du Centre original, avec sa tour Victoria très ornée. Le soir du 3 février
1916, en pleine Première Guerre mondiale, un incendie le détruisit. Le
premier ministre de l'époque, sir Robert Borden, put échapper aux flammes
mais d'autres n'eurent pas cette chance. Les flammes violentes brûlèrent
des documents du gouvernement, la masse de la Chambre des communes et des
portraits de la royauté. Tout ce qui reste aujourd'hui de l'édifice du
Centre original est la magnifique Bibliothèque du Parlement (préservée
grâce à la vivacité d'esprit d'une personne qui ferma les portes et empêcha
la propagation de l'incendie) et la cloche de la tour Victoria. Heureusement,
les édifices de l'Est et de l'Ouest ne furent pas touchés.
L'édifice du Centre fut reconstruit en style néo-gothique moderne. En grès
de Nepean4, faisant 144 mètres de long, 75 mètres de profond et six étages
de haut, c'est un fleuron de l'architecture canadienne. Son point de mire
est la majestueuse Tour de la Paix, haute de 92,2 mètres, avec son horloge
à quatre faces et son carillon de 53 cloches, qu'on érigea pour commémorer
la contribution du Canada à la Première Guerre mondiale.
C'est un lieu de souvenir. À la mort de l'ex-premier ministre Trudeau,
en septembre 2000, des Canadiens de tous les âges, de tous les rangs et
de toutes les allégeances sont venus lui dire adieu. Le Parlement s'est
ajourné en son honneur, les cloches de la Tour de la Paix se sont tues
et le drapeau canadien a été mis en berne. Des roses et des messages ont
été déposés autour de la Flamme du centenaire qui ruisselait sous le soleil
de septembre. Les messages, personnels et touchants, venaient des quatre
coins du pays. Dieu sera peut-être content d'avoir quelqu'un avec qui converser,
a écrit une personne5. Peu importe où nous étions alors dans cet immense
pays, nous avions l'impression que notre cSur et notre esprit étaient sur
la Colline, conscients qu'un chapitre important et coloré de l'histoire
canadienne venait de prendre fin.
Je crois que le Canada a un destin; celui d'être un pays d'acceptation
et d'indulgence, un pays riche en ressources et en humanité, mais aussi
un pays aux rêves illimités. Si, en tant que peuple, nous sommes sensibles
à toutes les possibilités qui nous rendent uniques, alors les Canadiens
ont vraiment de quoi célébrer. Pas seulement ce premier juillet, mais aussi
tout le reste du temps.
(Adrienne Clarkson,
Gouverneure générale du Canada,
1er juillet 2000)
C'est là que nous nous retrouvons pour fêter le Canada. Chaque année, le
1er juillet, des Canadiens de toutes les régions du pays s'y réunissent
dans la joie d'un jour de célébration.
Au son grandiose de l'hymne national, et en présence de la gouverneure
générale, du premier ministre et d'une brochette de dignitaires, la Colline
du Parlement accueille le pays à la fête d'anniversaire du Canada. Comme
cette réjouissance populaire est l'occasion de montrer son patriotisme,
une explosion de drapeaux canadiens colore la Colline de rouge et de blanc.
Des artistes de renom divertissent la centaine de milliers de Canadiens
ayant envahi la pelouse luxuriante du Parlement pour les festivités, dont
la grande finale est l'époustouflant feu d'artifice qui illumine la Tour
de la Paix et le ciel nocturne d'Ottawa.
Si vous venez quand les feuilles changent de parure, après le départ des
touristes, vous verrez que l'atmosphère n'est pas à la nostalgie mais plutôt
à la frénésie! Le Parlement reprend ses travaux, et les députés et sénateurs
regagnent la Colline pour déposer des projets de loi, les débattre et en
faire des lois. C'est ici que notre voix est entendue, au Parlement canadien,
siège du gouvernement national. Ses murs font retentir les échos de l'histoire
depuis 1867.
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C'est dans la Chambre des communes, en 1872, que la construction du chemin
de fer du Canadien Pacifique a dégénéré en scandale pour le gouvernement
de sir John A. MacDonald.
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Winston Churchill s'est adressé à la Chambre d'un ton de défi le 30 décembre
1941, trois semaines après l'attaque de Pearl Harbour par les Japonais.
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En 1963, John Diefenbaker a livré bataille pour que le Red Ensign demeure
le drapeau national.
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Le vendredi 16 octobre 1970, Pierre Trudeau a annoncé que le gouvernement
avait décidé de recourir à la Loi sur les mesures de guerre pour régler
la crise du FLQ.
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Le 29 juin 1981, les députés de tous les partis ont rendu hommage à un jeune
homme courageux du nom de Terry Fox, qui avait traversé le Canada à la
course pour amasser des fonds contre le cancer, maladie à laquelle il venait
de succomber.
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C'est à une séance mixte du Sénat et de la Chambre des communes tenue le
24 septembre 1998 que le président de l'Afrique du Sud, Nelson Mandela,
a remercié les Canadiens de lui avoir permis de rendre visite pour une
deuxième fois à un peuple qui a fait siennes les aspirations de son peuple
et qui a insisté pour que les droits que le monde déclarait être universels
soient aussi les droits de tous les Sud-Africains.
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C'est là aussi que la Chambre a observé un moment de silence en l'honneur
des femmes, des hommes et des enfants qui ne sont jamais rentrés à la maison
le 11 septembre 2001, par suite des attentats aux États-Unis.
Pendant tout l'automne, l'hiver et le printemps, il nous est permis d'assister,
depuis les tribunes des visiteurs, à la Chambre des communes et au Sénat,
aux travaux d'une équipe de valeureux Canadiens nos sénateurs et nos
députés. Il vaut la peine de se déplacer pour voir le Parlement en pleine
action! L'été venu, le rideau tombe sur la scène nationale, le Parlement
s'ajourne et les députés et sénateurs rentrent chez eux. Chacune à leur
façon, la Chambre des communes et la salle du Sénat exercent un attrait
irrésistible sur les visiteurs quand elles sont vides, l'été.
À peine entré dans la Chambre des communes, le visiteur est tout de suite
frappé par la sérénité de cette enceinte décorée en vert. De part et d'autre
de l'allée centrale, se trouvent les fauteuils et pupitres des députés.
Le fauteuil du président, avec le drapeau canadien à sa gauche, est situé
à l'extrémité nord de la Chambre. Les murs ouest, est et nord sont percés
de 12 magnifiques vitraux qui laissent danser la lumière du jour. Décorés
des emblèmes floraux des provinces et des territoires, ils rappellent la
vaste étendue du pays gouverné dans l'enceinte. Dans le silence éthéré
du lieu, on peut presque sentir la présence des grands Canadiens des autres
époques.
Nulle part ailleurs que dans la salle du Sénat, la présence de la Couronne
ne se fait autant sentir. Tapissée de rouge et brillant des mille feux
des lustres suspendus au plafond doré, cette salle a un air royal. Le fauteuil
du président est placé devant ceux du trône, rappel de la tradition selon
laquelle les rois, les reines et les gouverneurs généraux inaugurent les
législatures. Mais l'opulence du Sénat est tempérée par l'esprit d'humilité
qui se dégage des peintures aux murs. Elles dépeignent des scènes de la
Première Guerre mondiale et empêchent d'oublier où peuvent mener les abus
de pouvoir.
Le charme de ces bâtiments ne se dément pas au fil des saisons. Je me rappelle
m'être enthousiasmée devant les premiers crocus décorant les parterres
par une belle journée de printemps, avoir assisté à la relève de la garde
un matin d'été, admiré la splendeur des arbres dans l'air frisquet de l'automne
et enfin m'être extasiée devant le Parlement magnifiquement illuminé un
soir d'hiver.
« C'est impressionnant, n'est-ce pas? », me dit un jour une voix derrière
moi. C'était un soir d'été et la voix était celle d'un homme âgé qui me
voyait éblouie par la grandeur de ces Suvres d'art gothiques, dans la douceur
romantique d'un ciel rosé et ambré. « Leur vue me remplit de fierté », ajouta-t-il.
Ces bâtiments assurent une continuité dans notre vie : grâce à eux, notre
passé, notre présent et notre avenir sont inextricablement liés. L'histoire
de notre pays continue de s'écrire dans leurs murs, récit épique d'un pays
vaste et magnifique s'étendant entre trois océans; d'un pays riche par
sa diversité culturelle et par la détermination, l'endurance et la résilience
de son peuple; d'un pays d'espoir, de paix et de progrès; du berceau d'une
des plus grandes démocraties de la planète.
Comme nuls autres, les édifices du Parlement canadien sont majestueux,
magiques, magnifiques.
Notes
1. Relaté dans Pax Britannica de James Morris. Les documents historiques
montrent cependant que le choix d'Ottawa a été mûrement réfléchi.
2. Lettre au gouverneur général, sir Edmund Walker Head, de Henry Labouchère,
Downing Street, Londres, 31 décembre 1857. Déposée le 16 mars 1858 dans le Journal de l'Assemblée législative de la province du Canada. (1858).
3. Il a fallu neuf autres années pour parachever la Bibliothèque.
4. L'intérieur de l'édifice est surtout en calcaire Tyndall du Manitoba.
L'extérieur est en grès de Nepean, Ontario.
5. Tiré de l'article « Roses, Tributes, Tears: Canada Begins to Grieve », The Saturday Star, samedi 30 septembre
2000. Citation de Lois Scott Christensen.
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