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Christopher G. Anderson
Le 22 juin 2006, le premier ministre du Canada s'est levé à la Chambre des
communes pour déclarer : « Nous présentons des excuses complètes aux Canadiennes
et aux Canadiens d'origine chinoise pour la taxe d'entrée, et nous sommes
profondément désolés de l'exclusion des immigrants qui a suivi ». Après avoir
rappelé le rôle fondamental qu'ont joué les Canadiens d'origine chinoise dans
l'édification de la nation en participant à la construction du chemin de fer
Canadien Pacifique, le premier ministre a fait remarquer à quel point une fois
la voie terminée le Canada « a tourné le dos » aux migrants chinois en leur
imposant une taxe d'entrée de 50 $ en 1885, haussée à 100 $ en 1900, puis à
500 $ en 1905, pour finalement élargir la portée de ses mesures d'exclusion en
1923, de sorte qu'il est devenu presque impossible pour eux de se rétablir
légalement au Canada jusqu'après la Seconde Guerre mondiale. Bien que jugées
légales à l'époque, les diverses mesures raciales visant à exclure les
immigrants chinois étaient, selon le premier ministre, contraires « aux valeurs
canadiennes d'aujourd'hui ». Dans le présent article, l'auteur soutient qu'au
moment de l'adoption de la loi de 1885, et pendant un certain temps par la
suite, des voix se sont élevées contre ces politiques discriminatoires. Plus
précisément, ce sentiment a dominé les débats sur cette question au Sénat
canadien entre 1885 et 1887, à tel point que les partisans du gouvernement ont
dû recourir à certaines ruses procédurales pour réussir à faire adopter et
modifier la loi contre la volonté de la majorité des sénateurs. Il est donc
vraiment important de souligner que non seulement les mesures restrictives
prises à cette époque étaient « contraires aux valeurs canadiennes
d'aujourd'hui », mais qu'elles heurtaient également les valeurs des Canadiens à
la fin du XIXe
siècle, ces valeurs dont les origines remontent à un ensemble de convictions
libérales sur les droits des non-citoyens que nous avons héritées de la
Grande-Bretagne. Par conséquent, les débats qui ont eu cours au Sénat sont
à la fois intéressants et importants, car ils permettent de mieux comprendre
l'historique des relations interraciales au Canada. De manière plus générale,
ils témoignent également du rôle joué par le Sénat dans le système politique
canadien.
Des migrants chinois étaient présents au Canada dès 1858, mais ce n'est
en fait qu'à partir des années 1880 que leur nombre a commencé à augmenter
sensiblement. Ainsi, alors que le recensement canadien de 1881 dénombrait
4 383 migrants chinois, on estime que ce nombre est passé à environ 10 550
en septembre 1884, quand la construction du chemin de fer Canadien Pacifique
s'est accélérée. De manière plus générale, entre 16 000 et 17 000 migrants
chinois sont probablement arrivés au Canada au début des années 1880 pour
venir travailler au chemin de fer1. Pour des motifs économiques et géographiques,
ils s'installaient généralement en Colombie-Britannique, et c'est donc de
là que sont venues les protestations les plus vives et les plus tenaces
pour qu'on exerce un meilleur contrôle sur l'immigration à la fin du XIXe
siècle et par la suite.
Au début, l'accueil des Chinois a été relativement cordial : « La Colombie-Britannique
coloniale était, au départ, extrêmement tolérante à l'égard des milliers
de Chinois qui étaient arrivés. Les responsables britanniques refusaient
de se prêter à toute forme de discrimination et les blancs, plutôt que
de réclamer des mesures hostiles, s'enorgueillissaient du système de justice
britannique qui profitait aux Chinois »2. Bien que ces derniers aient sûrement
été victimes d'incidents racistes, notamment de violence, c'est le libéralisme
britannique qui a servi de fondement à la réaction du gouvernement face
à leur présence au sein de la colonie. La Grande-Bretagne ayant elle-même
très peu d'expérience dans l'accueil de migrants chinois, la position officielle
du pays sur la présence de non-citoyens était surtout déterminée, à cette
époque, par la reconnaissance du droit des étrangers d'entrer au pays et
d'y demeurer, ce qui empêchait toute restriction systématique3. Toutefois,
après l'entrée de la Colombie-Britannique dans la Confédération en 1871,
les politiciens locaux (d'abord au provincial, puis au fédéral) ont commencé
à exercer des pressions sur Ottawa pour qu'il adopte une loi visant à restreindre
la capacité des Chinois d'immigrer au Canada ou, pour ceux qui étaient
déjà arrivés, d'y chercher un emploi4.
Le premier effort majeur à la Chambre des communes a été réalisé par Arthur
Bunster (Île de Vancouver). En 1878, il a tenté, sans succès, de convaincre
les Communes de rendre illégale l'embauche, pour la construction du chemin
de fer, de travailleurs dont la longueur des cheveux dépassait 14 cm une
attaque évidente contre les Chinois, qui portaient généralement les cheveux
longs noués en tresse5. En des mots qui rappelaient les célèbres paroles
de lord Palmerston, prononcées une vingtaine d'années auparavant pour défendre
les droits des étrangers en Grande-Bretagne6, le premier ministre Alexander
Mackenzie a déclaré la motion « de forme et de fond, [&] sans précédent
et tout à fait contraire à l'esprit de tolérance de nos lois, qui assurent
un asile et du travail à tous ceux qui viennent dans notre pays, de quelque
origine qu'ils soient »7. Mackenzie ne « pense pas qu'il nous appartienne,
comme sujets britanniques, de légiférer contre une classe de gens qui est
venue ou qui pourrait venir chercher asile sur notre sol »8.
Même si des appels à des « mesures répressives » contre les Chinois notamment
leur renvoi forcé ont été lancés à maintes reprises au Parlement jusque
dans les années 1880, le premier ministre John A. Macdonald, même s'il
était personnellement opposé à cette immigration, a tout de même nommé
deux commissions d'enquête distinctes pour examiner la situation en 1879
et en 1884. Cependant, une fois le chemin de fer Canadien Pacifique terminé
en mai 1885, le gouvernement a présenté au Parlement des modifications
à ce qui allait devenir l'Acte du cens électoral afin de refuser aux personnes
d'origine chinoise le droit de vote aux élections fédérales.
John A. Macdonald a justifié cette mesure au motif que l'immigrant chinois
est un étranger, « c'est un voyageur sur une terre étrangère [&] Il n'a
aucun intérêt commun avec nous [&] Il n'a ni instinct ni sentiment britannique,
et il ne doit pas jouir du droit de suffrage »9. De plus, il avait prévenu
que, si on leur accordait le droit de vote, les Chinois éliraient probablement
un nombre suffisant de députés d'origine chinoise en Colombie-Britannique
pour obliger le reste du pays à souscrire à leurs « excentricités » et à
leur « immoralité »10. Le geste du premier ministre a obtenu un solide appui
de nombreux députés (en particulier ceux de la Colombie-Britannique), mais
il a aussi déclenché une vive opposition. Par exemple, L.H. Davies (Queen's)
a ainsi soutenu ce qui suit : « Si un Chinois devient sujet anglais, il est
injuste de lui mettre une marque au front pour que les autres hommes le
reconnaissent et l'évitent »11. De son côté, même s'il ne croyait pas « qu'ils
forment une classe de personnes désirables », Arthur H. Gillmor (Charlotte)
a tout de même argué que « comme sujets anglais, dans des colonies anglaises,
nous devrions leur donner franc jeu »12. Malgré ces protestations, la motion
a quand même été adoptée. Pour des raisons obscures, ces voix se sont tues
lorsque, deux mois plus tard, la Chambre a examiné la mesure législative
visant à restreindre l'immigration chinoise.
C'est au secrétaire d'État Joseph A. Chapleau qu'est revenue la tâche d'expliquer
à la Chambre le projet de loi 125 (renommé projet de loi 156) « restreignant
et réglementant l'immigration chinoise dans le Dominion du Canada »; il
l'a fait avec un regret si sincère qu'un député a même déclaré : « on serait
porté à croire [qu'il est] plutôt à l'encontre qu'en faveur du bill »13.
Chapleau a commencé en déclarant qu'il avait été frappé d'un sentiment
de surprise:
car c'était demander de consacrer par un Acte de parlement la violation
de l'un des principes qui ont toujours guidé le peuple anglais dans la
confection des lois et des règlements pour le maintien de la paix et la
prospérité du pays, en fermant les ports et les rivages de cette vaste
contrée qui fait partie de l'empire britannique, à des membres de la famille
humaine14.
Même s'il convenait que c'était une bonne chose de maintenir une Colombie-Britannique
« blanche », Chapleau contestait la manière dont les Chinois avaient été
diabolisés. En tant que coprésident de la commission de 1884, il avait
trouvé peu de preuves pour soutenir l'image uniformément négative projetée
par ceux qui voulaient empêcher l'arrivée de ces migrants; de plus, il
en était venu à la conclusion que cette migration avait généralement eu
des retombées positives sur l'économie régionale. Toutefois, Chapleau avait
pris conscience que, vis-à-vis du peuple chinois, les Canadiens étaient
« naturellement disposés, à cause de préjugés aveugles, à tourner en défauts
même leurs vertus »15.
En plus d'imposer une « taxe d'entrée » de 50 $ (ou « taxe de capitation »)
aux migrants chinois avant leur arrivée par bateau, la loi allait instaurer
plusieurs autres restrictions. Par exemple, elle n'autorisait qu'un passager
chinois par tranche de 50 tonnes de tonnage de bateau (art. 5), et un système
de certificats devait être mis en place pour contrôler ceux qui désiraient
partir et revenir sans payer de nouveau la taxe d'entrée (art. 14). Les
gens les plus favorables aux restrictions n'étaient pas entièrement satisfaits
de ces propositions, mais y voyaient « un premier pas dans la bonne voie »
en vue de la création d'un système de contrôle plus élaboré16. En effet,
au milieu des préoccupations que suscitait l'application de la loi, la
seule opposition provenait de ceux qui voulaient la rendre plus restrictive,
même si ces détracteurs ont quand même appuyé le projet de loi 156, puisque
son adoption s'est faite sans peine à la Chambre.
L'Acte de l'immigration chinoise de 1885 allait subir des modifications
au cours des deux années suivantes. En 1886, le gouvernement a cherché
à rendre obligatoire l'inscription des Chinois vivant déjà au Canada (avec
des peines en cas de refus), à élargir la portée de la loi pour inclure
les trains et les navires, et à retirer les marchands de la liste des personnes
exonérées de la taxe d'entrée. Même s'il a été adopté à la chambre basse
avec peu de dissidence, le projet de loi a fini par être bloqué au Sénat
par les opposants à ces restrictions. En 1887, le gouvernement a présenté
de nouvelles modifications qui avaient la particularité de ne contenir
aucune restriction supplémentaire, à l'exception d'un changement visant
à permettre aux Chinois de s'absenter du pays durant trois mois seulement
avant de devoir payer de nouveau la taxe d'entrée17. Toutefois, même ces
propositions ont à peine franchi l'étape de la chambre haute, et cette
unique restriction a été finalement supprimée.
Le débat sur l'Acte du cens électoral de 1885 avait laissé entrevoir le
degré de soutien que les Chinois pourraient obtenir du Sénat. Alexander
Vidal avait ainsi déclaré : « Moi-même, je ne vois pas le bien-fondé de retirer
aux Mongols, qui se sont montrés patients, travaillants et respectueux
des lois, des privilèges qu'on a accordés à tous les autres membres de
la famille humaine dans ce pays »18. Quant à Lawrence G. Power, il ne croyait
pas que « le Parlement du Canada devrait établir une distinction entre les
races; les Chinois, les nègres, les Indiens et les blancs devraient être
traités sur un pied d'égalité; il ne devrait y avoir aucune exception,
que ce soit en faveur ou au détriment d'une race »19. Émettant une opinion
qui allait être reprise par bon nombre de ses collègues peu après à la
suite du dépôt du projet de loi 156, Richard W. Scott a signalé qu'après
avoir cherché à ouvrir la Chine au monde, le Canada ne devait pas « dresser
une muraille de Chine de notre côté », car cela irait « totalement à l'encontre
des principes de l'Empire »20. Malgré ces objections, la loi sur le cens
a tout de même été adoptée. Les protestations soulevées par le refus d'accorder
aux Chinois le droit de vote se sont toutefois révélées bien anodines par
rapport à l'indignation intense exprimée par les nombreux sénateurs à propos
de la restriction de l'immigration chinoise.
Le Sénat à la défense des Chinois (1885-1887)
Dès le début du débat, Alexander Vidal a donné le ton pour la majorité
au Sénat en déclarant : « Je crois qu'il va à l'encontre même du principe
le plus fondamental de la Constitution britannique qu'une loi de ce genre
puisse trouver une place dans le recueil des lois »21. Comme l'a fait remarquer
James Dever, poursuivre dans la direction proposée par le projet de loi
156 ternirait la réputation du pays :
Nous, qui sommes fiers de la liberté que nous procurent nos institutions
et de l'abolition de l'esclavage aux États-Unis et qui rêvons de faire
le tour du monde, lanterne à la main, pour répandre la lumière partout
où nous allons que nous devions devenir des exploiteurs d'esclaves et
empêcher les étrangers de gagner nos rivages hospitaliers parce que leur
langue, leurs habits et la couleur de leur peau diffèrent des nôtres, afin
de ménager les sensibilités de quelques habitants de la Colombie-Britannique,
c'est une chose que je ne comprends pas22.
Dans la mesure où la loi serait discriminatoire envers un groupe précis,
a conclu William Almon, elle demeurerait « contraire au génie du XIXe siècle »23.
De plus, on laissait entendre que, si les Chinois ne semblaient pas bien
s'adapter à la société canadienne, c'était donc en partie la faute des
Canadiens eux-mêmes, qui avaient dressé des obstacles comme la privation
du droit de vote et l'interdiction de réunir les familles. En effet, on
a constaté que les Chinois ont été exclus davantage de la société canado-européenne
à cause des stéréotypes qu'elle véhiculait.
Les opposants à la restriction ont été incapables de bloquer l'adoption
du projet de loi, mais la façon dont ce dernier a été renvoyé à la Chambre
mérite d'être signalée, étant donné que cela ne s'est produit sans trop
de bruit que grâce au joli tour de force procédural du gouvernement. William Almon
avait « donné avis qu'il s'y opposerait à la troisième lecture, et qu'il
proposerait qu'elle ait lieu dans trois mois » rendant de ce fait impossible
l'adoption du projet de loi durant la session en cours24. Cependant, le
sénateur avait apparemment commis une erreur de procédure qui a permis
au projet loi de sortir indemne de l'étape de l'examen en comité et d'être
adopté en troisième lecture sans autre discussion. Non seulement Almon
n'avait pas donné avis par écrit, mais il avait également supposé à tort
que le débat ne pouvait franchir deux étapes le même jour. Résultat : ses
efforts pour faire échouer le projet de loi ont été esquivés et ce dernier
a été renvoyé à la Chambre des communes sans qu'une virgule ne soit changée,
malgré l'opposition considérable qui s'était exprimée contre les principes
mêmes sur lesquels se fondait le projet de loi. La frustration d'Almon
ressort très clairement, tout comme sa ferme conviction qu'il s'agissait
d'une mesure législative fondamentalement antilibérale : « Je crois qu'une
telle loi est une honte pour l'humanité. On fait reculer la civilisation
jusqu'au début du XIXe siècle. Au début de ce siècle, on a mis fin à la
traite des esclaves et au serment du test, accordé l'émancipation aux catholiques
et aboli l'esclavage dans les Antilles. Nous adoptons aujourd'hui une loi
qui est aussi infâme que toutes celles auxquelles je viens de faire allusion,
et je pense qu'elle infligera une honte indélébile à cette Chambre et au
le Dominion25. »
Les chances de voir les efforts d'Almon porter ses fruits semblaient minces
après tout, il était assez rare qu'un projet de loi émanant du gouvernement
soit renvoyé au Sénat, surtout quand un parti contrôlait les deux chambres
, mais, comme en témoigne l'issue de la tentative du gouvernement de modifier
l'Acte de l'immigration chinoise de 1885 en adoptant le projet de loi 106
l'année suivante, il est difficile de prétendre qu'elles étaient nulles.
Comme on l'a déjà mentionné, les modifications proposées en 1886 étaient
surtout restrictives, mais, plutôt que de débattre simplement de ces mesures,
les opposants se sont attaqués à la loi même. Si la plupart des critiques
reprenaient des thèmes connus (p. ex. « cela est tellement répugnant pour
tout ce qui est anglais et honorable ou bon, qu'on peut difficilement en
discuter dans un bon état d'esprit »26), il y eut aussi d'importants faits
nouveaux.
Par exemple, Alexander Vidal a soulevé la question de la souveraineté du
Canada et de son droit de restreindre l'entrée à ses frontières; il a indiqué
qu'il ne devait pas être considéré comme absolu, mais qu'il devait plutôt
respecter les principes qui avaient présidé à la colonisation du pays.
Il a commencé par s'interroger sur les fondements de l'occupation britannique
en Amérique du Nord :
Par quel droit royal avons-nous, nous et nos pères, traversé l'océan et
pris possession de ce continent occidental? Quel droit avions-nous de venir
ici et de déposséder les Indiens, les premiers occupants de ce pays, et
de prendre possession de leurs terres? [&] Considérons-nous seulement que
nous y avons davantage droit qu'eux, mais encore que ce droit nous revienne
si exclusivement que nous en venions à empêcher les autres créatures de
Dieu, qui y ont droit autant que nous, de jouir des avantages de ce pays
27?
Le pays n'a pas été conquis de droit, a-t-il déclaré, mais « parce que nous
croyons que là où notre civilisation et notre enseignement ont été introduits,
nous avons transmis les bienfaits du christianisme aux personnes parmi
lesquelles nous nous sommes établis »28. Empêcher quiconque aujourd'hui
de venir vivre ici en raison de la race, a-t-il conclu, était tellement
« contraire à nos professions chrétiennes et à la liberté tant vantée que
nous prétendons chérir en tant que peuple britannique » que cela bafouait
le fondement sur lequel reposait l'occupation de la terre la supériorité
de la « race anglo-saxonne »29. Ainsi, alors que les sénateurs auraient pu
étudier la question sous l'angle de la race et même de la mission, ils
l'envisageaient également dans un cadre fondé sur les droits, avec des
conséquences sur les politiques pouvant se révéler assez importantes pour
les Canadiens d'origine chinoise.
Même George W. Allan, qui a présenté les modifications au Sénat au nom
du gouvernement, a dit n'avoir « aucune préférence particulière en ce qui
concerne cette loi sur les Chinois »30. Vu le degré d'opposition manifesté
contre les propositions, nous rendrions « service à l'Empire si nous permettions
que cette question demeure en suspens une autre année »31, de déclarer Richard W. Scott.
D'ici là, il espérait que les passions se seraient quelque peu apaisées
en Colombie-Britannique et qu'on pourrait tenter d'étudier la question
de manière plus posée. Ainsi, le même Sénat qui semblait avoir sanctionné
l'Acte de l'immigration chinoise de 1885 suspendait donc maintenant le
débat sur ses modifications durant six mois, marquant de ce fait une réticence
à permettre de changer la loi de manière à la rendre plus restrictive.
La deuxième tentative du gouvernement de modifier la loi, le projet de
loi 54, répondait à certaines critiques qui avaient été formulées au Sénat
en supprimant les éléments restrictifs inclus dans le projet de loi précédent.
En outre, le seul aspect du nouveau projet de loi qui aurait rendu la tâche
plus difficile aux migrants chinois, soit la disposition relative au retour
dans un délai de trois mois, a d'abord été modifié afin de porter cette
période à six mois, pour être ensuite complètement abandonné. Néanmoins,
la mesure législative a essuyé de sévères critiques (« un projet de loi
diabolique [&] sur lequel ne plane même pas l'ombre de la justice ou du
droit »32) qui ont fait naître au milieu des vieilles doléances de nouveaux
arguments. Par exemple, Almon demanda : « Comment cela se passera-t-il maintenant
si nous adoptons [cette] loi pour dire qu'il y a une ligne de démarcation
entre le Canada et les États-Unis? [&] Pouvons-nous encore brandir avec
fierté notre drapeau et dire que, sous cet emblème, tous les hommes, qu'ils
soient mongols, karbades ou caucasiens, sont tout aussi libres les uns
que les autres33? »
Le sénateur qui avait parrainé le projet de loi au nom du gouvernement,
le futur premier ministre John J.C. Abbott, reconnaissait que le principe
sur lequel était fondée l'Acte de l'immigration chinoise de 1885 choquait
la Chambre, mais il prétendait, tout de même, que les modifications à l'étude
pouvaient contribuer à atténuer la sévérité de la loi. Par contre, il a
averti que, si le projet de loi proposé à la Chambre faisait l'objet de
trop d'amendements, ils seraient rejetés; par conséquent, les amendements
positifs et raisonnables qu'on aurait pu apporter ne seraient pas adoptés,
ce qui rendrait la situation des Chinois bien pire qu'elle aurait pu l'être
autrement. Ce raisonnement a été accueilli avec sympathie, mais a reçu
peu d'appuis, puisque « le Sénat avait le sentiment que la loi devait être
effacée du recueil de lois »34. En effet, Vidal a présenté le projet de
loi P à cette seule fin, et il avait tellement d'appui qu'Abbott lui-même
a admis qu'il serait probablement adopté. Robert Haythorne a expliqué de
façon succincte pourquoi il fallait abroger la loi : « Il est difficile d'amender
un projet de loi fondé sur un principe erroné, et le principe sur lequel
repose [l'Acte de l'immigration chinoise de 1885] en est un mauvais et
cruel35. » D'après Vidal, même sans l'assentiment de la Chambre, l'adoption
du projet de loi P aurait « montré que nous comprenons bien la liberté britannique
et les responsabilités qui sont liées à nos professions de foi chrétiennes »36.
Toutefois, le gouvernement est parvenu encore une fois grâce à la procédure
à faire adopter le projet de loi, en soutenant avec succès devant le
président que, puisque la loi concernait la perception de recettes la
taxe d'entrée le Sénat ne pouvait pas tenter de l'abroger. Le président
a fondé sa décision sur l'article 53 de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique
de 1867 (« Tout bill ayant pour but l'appropriation d'une portion quelconque
du revenu public, ou la création de taxes ou d'impôts, devra originer dans
la Chambre des Communes ») et sur l'article 47 du Règlement du Sénat, conformément
au Bourinot (« Le Sénat ne doit pas procéder à l'étude d'un projet de loi
comportant l'affectation de fonds publics, sauf si, à la connaissance du
Sénat, le représentant de la Reine a recommandé cette affectation. »). La
question du pouvoir du Sénat d'amender les projets de loi de finances a
longtemps troublé le Parlement et a d'ailleurs été confiée à un comité
spécial du Sénat en 1917. En réponse à cette décision, Vidal a déclaré :
« Je peux facilement comprendre qu'on ne puisse rien modifier si le mot
“Chinois” se trouve entre “cheddar” et “cigares” dans un projet de loi
sur les droits de douane, mais il est très inhabituel qu'on ne puisse pas
amender un bill public simplement parce qu'il prévoit une peine qui permettra
au gouvernement d'encaisser des recettes37. » Même si l'objectif de la taxe
d'entrée était, de toute évidence, lié à la politique de l'État (c'est-à-dire
restreindre l'entrée des migrants chinois) plutôt que d'ordre financier,
le président a approuvé le raisonnement du gouvernement. Ainsi, non seulement
l'initiative de Vidal a été jugée irrecevable, mais toute chance d'apporter
des modifications significatives au projet de loi semblait écartée. Avec
une opposition complètement à bout de souffle, la troisième lecture s'est
faite rapidement. Il faudra attendre quelques années avant que le Sénat
invoque de nouveau des arguments liés aux droits sur la question du contrôle
de la migration, même si le gouvernement a élargi l'application de ses
restrictions visant la migration chinoise à tous les groupes autres que
ceux de race blanche, de religion chrétienne et d'origine britannique.
Après son entrée en vigueur en janvier 1886, l'Acte de l'immigration chinoise
de 1885 a certainement contribué aux faibles taux de migration chinoise
au Canada durant le reste des années 1880. Il est toutefois difficile d'évaluer
l'impact de la nouvelle loi en raison d'une baisse prévue des arrivées
due à l'achèvement du chemin de fer du Canadien Pacifique, qui a poussé
de nombreux Chinois à quitter le pays pour retourner en Chine ou pour tenter
leur chance aux États-Unis. Cependant, tout au long des années 1890, le
nombre d'entrées enregistrées annuellement a augmenté, quoique de façon
irrégulière, provoquant ainsi une nouvelle vague de mesures restrictives
contre la migration chinoise qui ont abouti à l'adoption d'une loi extrêmement
efficace, la Loi de l'immigration chinoise de 1923. En effet, selon les
chiffres officiels, seulement huit immigrants chinois sont débarqués au
Canada entre 1924-1925 et 1938-1939, soit moins d'une personne aux deux
ans.
Conclusion
Cette étude de la réaction du Sénat aux premières tentatives du gouvernement
de contrôler l'immigration chinoise entre 1885 et 1887 s'avère riche en
enseignements sur au moins deux grands points. Tout d'abord, elle révèle
un pan important de l'histoire des relations entre les migrants chinois
et l'État canadien qui a été trop longtemps passé sous silence. Malgré
leur manque d'appuis manifeste ici au pays, les Chinois pouvaient néanmoins
compter sur un grand nombre de sénateurs. Ainsi, le sénateur William J.
Macdonald, lui-même représentant de la Colombie-Britannique, a souligné
le rôle qu'ont joué un grand nombre de ses collègues :
Je tiens à exprimer ma satisfaction du fait qu'un peuple qui a été traité
avec tant de dureté et si peu de générosité, qui n'est pas représenté et
qui a été chassé à mort, ait pu trouver des représentants prêts à se tenir
debout dans cette chambre et à parler en son nom38.
Bien entendu, le libéralisme britannique fondé sur les droits ne constituait
pas l'unique motivation des opposants à l'Acte de l'immigration chinoise
de 1885. En effet, il y avait une pointe de méfiance de la part des syndicats,
en même temps qu'un désir de voir le monde des affaires accéder à cette
« bonne main-d'Suvre économique »39, comme allait le souligner un sénateur
quelques années plus tard. De plus, il n'était pas nécessaire d'admirer
les Chinois en tant qu'individus ou groupe pour s'opposer à la discrimination
(même si cette opposition était souvent motivée par de tels sentiments)40.
Cette opposition était aussi, à certains moments, liée à l'opinion que
les « blancs » étaient supérieurs aux Chinois41, et pour certains sénateurs,
le fait d'accueillir ces migrants au Canada constituait un excellent moyen
de les convertir au christianisme42. Néanmoins, il ressort de ces débats
un respect évident des droits individuels des Chinois, un respect qui a
trouvé un appui généralisé parmi les opposants à la restriction. Leur racisme,
en somme, n'a pas complètement supplanté leur foi en l'égalité, et ils
ont été capables de soutenir, par conséquent, des politiques radicalement
différentes de celles adoptées par le gouvernement, et qui allaient finir
par se transformer en une source de honte nationale.
En plus de rappeler un épisode important de l'histoire canadienne, un épisode
complètement méconnu ou négligé dans la littérature, ces débats du Sénat
peuvent aussi se révéler pertinents aujourd'hui parce qu'ils montrent que
les membres de cette institution ont, à l'époque, défendu une position
qui correspond beaucoup plus à ce que nous considérons comme les valeurs
contemporaines des Canadiens. Cet épisode non seulement laisse entendre
que les Canadiens possèdent une histoire politique plus riche et complexe
qu'on le reconnaît souvent, mais il souligne également le rôle que le Sénat
peut jouer dans l'élargissement de nos idées et de notre langage politiques,
soit celui d'une chambre de mûre réflexion, comme cela devait d'ailleurs
être l'une de ses fonctions centrales dans le régime politique canadien.
Notes
1. Patricia E. Roy, A White Man's Province: British Columbia Politicians
and Chinese and Japanese Immigrants, 1858-1914, Vancouver, University of
British Columbia Press, 1989, p. x-xi.
2. Ibid., p. 4. Voir aussi W. Peter Ward, White Canada Forever: Popular
Attitudes and Public Policy Toward Orientals in British Columbia, 2e éd.,
Montréal et Kingston, McGill-Queen's University Press, 1990, p. 24-29.
3. Voir Colin Holmes, John Bull's Island: Immigration and British Society,
1871-1971, Londres, Macmillan Education Ltd., 1988.
4. Voir Bruce Ryder, « Racism and the Constitution: The Constitutional Fate
of British Columbia Anti-Asian Immigration Legislation, 1884-1909 », Osgoode
Hall Law Journal, vol. 29, no 3 (1991), p. 619-76.
5. Canada, Chambre des communes, Débats, le 18 mars 1878, p. 1207. Voir
également James Morton, In the Sea of Sterile Mountains: The Chinese in
British Columbia, Vancouver, J.J. Douglas Ltd., 1973, p. 43-44.
6. « Tout étranger, peu importe son origine, peu importe son allégeance
politique, peu importe les infractions commises contre son propre gouvernement,
peut dans ces domaines trouver, en vertu du présent projet de loi, comme
il le fait aujourd'hui, un havre de sécurité tant qu'il obéit à la loi
du pays ». Cité dans T.W.E. Roche, The Key In The Lock: A History of Immigration
Control in England from 1066 to the Present Day, Londres, John Murray,
1969, p. 58.
7. Canada, Chambre des communes, Débats, le 18 mars 1878, p. 1224.
8. Ibid.
9. Ibid., le 4 mai 1885, p. 1649.
10. Ibid., p. 1655.
11. Ibid., p. 1650.
12. Ibid., p. 1652.
13. Ibid., Edgar C. Baker (Victoria), le 2 juillet 1885, p. 3108.
14. Ibid., p. 3098.
15. Ibid., p. 3102.
16. Ibid., Noah Shakespeare (Victoria), le 2 juillet 1885, p. 3107.
17. Le nouveau projet de loi a conservé une disposition qui permettait
aux voyageurs chinois en transit de passer par le Canada sans payer la
taxe d'entrée, tout en ajoutant une disposition permettant à la conjointe
chinoise d'un blanc d'entrer sans payer la taxe d'entrée, et une autre
qui prévoyait qu'une partie de la taxe d'entrée soit envoyée dans les coffres
de la province à Victoria.
18. Canada, Débats du Sénat, le 13 juillet 1885, p. 1276.
19. Ibid., p. 1280.
20. Ibid. .
21. Ibid., p. 1297.
22. Ibid., p. 1298.
23. Ibid., p. 1295.
24. Canada, Débats du Sénat, le 18 juillet 1885, p. 1411.
25. Ibid., p. 1411.
26. Ibid., Richard W. Scott, le 30 janvier 1886, p. 692.
27. Ibid., le 21 mai 1886, p. 687.
28. Ibid.
29. Ibid.
30. Ibid.
31. Ibid., le 26 mai 1886, p. 747.
32. William J. Macdonald, Canada, Débats du Sénat, le 10 juin 1887, p.
311-12.
33. Ibid., p. 299.
34. Ibid., Richard W. Scott, le 13 juin 1887, p. 349.
35. Ibid., le 10 juin 1887, p. 313.
36. Ibid., p. 307.
37. Ibid., le 14 juin 1887, p. 396.
38. Ibid., le 10 juin 1887, p. 311.
39. Ibid., Henry A.N. Kaulbach, le 18 juillet 1892, p. 497.
40. Voir W. Peter Ward, op. cit., chapitre 1.
41. Selon Vidal, par exemple, le « caractère supérieur » de la « race anglo-saxonne »
signifiait que les blancs ne devaient pas craindre d'être dominés par les
Chinois; voir Canada, Débats du Sénat, le 13 juillet 1885, p. 1297.
42. Voir ibid., William Almon, p. 1296.
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