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Desmond Morton
Ayant retenu l'attention du public, certains changements d'allégeance de députés
fédéraux ont suscité des questions sur la fréquence d'un tel comportement ainsi
que sur le contexte politique et éthique de ces gestes. Le présent article se
fonde sur une étude rédigée, à l'origine, pour le Bureau du commissaire à
l'éthique de la Chambre des communes en août 2005. Il est reproduit avec la
permission de l'auteur et du Bureau du commissaire à l'éthique.
La formation de partis politiques régis par une discipline unificatrice
rend possible le régime parlementaire au Canada tel qu'il est. C'est la
conséquence logique, voire inévitable, de la confiance accordée au « gouvernement
responsable » au XIXe siècle. Ce type de régime répond aux objectifs de
« paix » et « d'ordre » énoncés dans la Constitution, même si ses opposants
peuvent toujours nier qu'il constitue également une garantie de « bon gouvernement ».
Pourtant, la plupart des Canadiens démontrent régulièrement qu'ils tiennent
à un gouvernement stable, même si, comme l'a observé David Docherty, leur
façon de voter crée une forte instabilité dans la députation1.
La discipline de parti au Canada
Au Canada, la discipline de parti tranche nettement avec ce qu'on observe
au Congrès américain. Dans les deux régimes, les partis au pouvoir imposent
leur discipline grâce à un système de « favoritisme »2.
Comme c'est le cas pour la plupart des divergences par rapport au modèle
américain, les Canadiens, surtout les citoyens et les régions qui ont l'impression
d'être laissés pour compte dans bien des décisions prises par le gouvernement,
ne sont pas convaincus des vertus d'une discipline de parti stricte. C'est
ce qui explique que les électeurs de l'Ouest du Canada et, à l'occasion,
ceux du Québec aient, à maintes reprises, revendiqué que leurs députés
représentent véritablement leurs intérêts. C'est pourquoi, depuis l'époque
des progressistes, les partis réformistes n'ont eut d'autre choix que d'exiger
de leurs députés qu'ils suivent la doctrine du parti. Ce n'est pas un hasard
si le Parti progressiste, le Crédit social, la Fédération du commonwealth
coopératif (CCF) et le Parti réformiste (puis l'Alliance canadienne) ont
compté plus de transfuges que les deux autres partis canadiens traditionnels
au cours de la période étudiée (1921-2005). La rigidité de la « discipline »
contribue-t-elle à l'indiscipline? Dans la foulée de l'élection de 1993,
la décision des libéraux de Jean Chrétien de passer outre à leur promesse
d'abroger la taxe sur les produits et services a poussé John Nunziata,
député de York-SudWeston, à voter contre son parti, même s'il savait très
bien qu'il serait suspendu en agissant de la sorte. Dennis Mills l'a par
la suite imité, démissionnant en douce de son poste de whip du Parti libéral
pour pouvoir à son tour exprimer son indignation, bien qu'il ait réintégré
le caucus peu de temps après3.
Sheila Copps a, quant à elle, adopté une autre stratégie, plus audacieuse
mais beaucoup plus onéreuse, en démissionnant de son siège et en se faisant
réélire dans sa circonscription de HamiltonEst. Les élections partielles
coûtent cher au Trésor fédéral et aux candidats en lice et très peu de
députés canadiens ont suivi l'exemple de Mme Copps.
Le tableau 1 montre le nombre de changements d'allégeance politique par
année, de 1921 au 1er
août 2005.
|
Tableau 1:
Nombre de changements de parti par année, de 1921 à 2005
|
|
Année
|
Transfuges
|
Année
|
Transfuges
|
Année
|
Transfuges
|
Année
|
Transfuges
|
|
1921
|
2
|
1941
|
0
|
1961
|
0
|
1981
|
0
|
|
1922
|
1
|
1942
|
1
|
1962
|
1
|
1982
|
3
|
|
1923
|
0
|
1943
|
3
|
1963
|
17
|
1983
|
0
|
|
1924
|
0
|
1944
|
3
|
1964
|
3
|
1984
|
0
|
|
1925
|
3
|
1945
|
8
|
1965
|
6
|
1985
|
0
|
|
1926
|
13
|
1946
|
0
|
1966
|
0
|
1986
|
3
|
|
1927
|
0
|
1947
|
0
|
1967
|
1
|
1987
|
2
|
|
1928
|
0
|
1948
|
0
|
1968
|
4
|
1988
|
2
|
|
1929
|
0
|
1949
|
9
|
1969
|
0
|
1989
|
1
|
|
1930
|
1
|
1950
|
0
|
1970
|
2
|
1990
|
16
|
|
Années 20
|
20
|
Années 40
|
24
|
Années 60
|
34
|
Années 80
|
27
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
1931
|
0
|
1951
|
0
|
1971
|
7
|
1991
|
3
|
|
1932
|
4
|
1952
|
0
|
1972
|
5
|
1992
|
0
|
|
1933
|
0
|
1953
|
2
|
1973
|
0
|
1993
|
3
|
|
1934
|
0
|
1954
|
0
|
1974
|
2
|
1994
|
1
|
|
1935
|
12
|
1955
|
1
|
1975
|
0
|
1995
|
0
|
|
1936
|
0
|
1956
|
0
|
1976
|
0
|
1996
|
3
|
|
1937
|
1
|
1957
|
3
|
1977
|
2
|
1997
|
4
|
|
1938
|
1
|
1958
|
2
|
1978
|
2
|
1998
|
0
|
|
1939
|
0
|
1959
|
0
|
1979
|
2
|
1999
|
3
|
|
1940
|
7
|
1960
|
0
|
1980
|
0
|
2000
|
10
|
|
Années 30
|
25
|
Années 50
|
8
|
Années 70
|
20
|
Années 90
|
27
|
|
|
|
|
|
Nombre total de changements, de 1921 à 2005 = 229
Nombre moyen de changements par décennie = 27
Nota : Les transfuges à répétition ont été ajoutés au total de chaque année
où ils ont changé d'allégeance.
|
2001
|
9
|
|
2002
|
12
|
|
2003
|
7
|
|
2004
|
12
|
|
2005
|
4
|
|
Années 2000
|
44
|
Les différentes conceptions de la discipline de parti
L'influence des électeurs sur un député ou une assemblée législative est
un thème qui revient constamment dans le discours de ceux que la politique
canadienne mécontente4. Les progressistes ont admirablement bien démontré
l'importance de ce principe en remportant 65 sièges lors des élections
de 1921, principalement dans l'Ouest et les régions rurales, privant ainsi
les libéraux de circonscriptions qu'ils auraient possiblement gagnées autrement
et les forçant à former un gouvernement minoritaire. Même s'ils étaient
le deuxième groupe parlementaire en importance, les membres du Parti progressiste
ont refusé de se plier aux conventions régissant la discipline de parti
et de former l'Opposition officielle. Cette décision conféra un avantage
politique majeur aux conservateurs et priva les progressistes pratiquement
de tout pouvoir d'action. Pour reprendre la célèbre expression de W. L.
Mackenzie King, ils devinrent des « libéraux pressés ». Deux députés passèrent
immédiatement dans le camp des libéraux pour pouvoir, au moins, jouer un
rôle au sein du gouvernement de King, d'autres ont traversé le parquet
de la Chambre à titre de « libéraux progressistes » et, d'autres encore,
essentiellement des membres d'un groupe informel de députés travaillistes
et progressistes dissidents, se sont unis sous la bannière des United Farmers
of Alberta, pour ensuite joindre les rangs de la Fédération du commonwealth
coopératif (parti agricole travailliste et socialiste), ou CCF, fondée
dans la foulée de la Grande Crise.
Sous la gouverne de J. S. Woodsworth et sous l'influence de son successeur
dans la circonscription de Winnipeg-Nord-Centre, le révérend Stanley Knowles,
la CCF véhiculait une idéologie social-démocrate, mais plutôt conservatrice
en matière d'affaires parlementaires. En règle générale, ses députés s'efforçaient
de maîtriser la procédure de la Chambre des communes et de respecter les
règles, même s'ils les interprétaient parfois avec ingéniosité pour étendre
l'influence des députés d'arrière-ban. La CCF se distinguait nettement,
à cet égard, des autres partis politiques fondés dans l'Ouest canadien,
au point que des historiens sympathisants ont affirmé que c'est la CCF
qui établissait le programme d'action des gouvernements à la fin de la
guerre et au début de l'après-guerre.
Comme les autres partis fondés dans l'Ouest canadien, la CCF a pu tirer
profit du ressentiment des électeurs de cette région du pays à l'endroit
d'un système politique dominé par le Canada central. Ottawa était à des
lieues de l'Ouest canadien et, malgré l'optimisme effervescent des premières
décennies d'établissement, les politiques fédérales étaient presque invariablement
élaborées en fonction des provinces plus populeuses de l'Ontario et du
Québec. Peu importe le parti élu, les Canadiens de l'Ouest se sentaient
rarement en mesure d'exercer une influence, sauf, peut-être, durant le
règne de Diefenbaker. Le Québec aussi s'est souvent senti lésé, surtout
pendant les années de guerre, lorsque des voix patriotiques et britanniques
se sont élevées en faveur de la conscription des Québécois réticents et,
plus tard, lorsque la majorité du Canada anglais a rejeté, sans y avoir
prêté beaucoup d'attention, les demandes de la province pour obtenir un
« statut spécial » au sein de la confédération. Les listes de « transfuges »
comptent un nombre disproportionné de députés du Québec et des provinces
de l'Ouest, qui ont ainsi exprimé leur mécontentement à l'égard de partis
rarement à l'écoute de leurs préoccupations ou qui, dans le cas du Parti
progressiste et, plus tard, du Parti réformiste, ont pratiquement sanctionné
les velléités d'indépendance.
Comme le montre le tableau 2, les créditistes mécontents et les libéraux
des années de guerre font du Québec la province qui a connu le plus grand
nombre de changements d'allégeance, tandis que l'Ontario et les Maritimes
comptent le moins de transfuges.
|
Table 2 :
Nombre de transfuges, par région et par décennie |
|
Décennie
|
Colombie-Britannique
|
Prairies
|
Ontario
|
Québec
|
Atlantique
|
Nord
|
Total par décennie
|
|
2001-2005
|
11
|
17
|
6
|
7
|
3
|
|
44
|
|
1991-2000
|
|
6
|
4
|
12
|
5
|
|
27
|
|
1981-1990
|
1
|
3
|
1
|
20
|
1
|
1
|
27
|
|
1971-1980
|
2
|
3
|
5
|
10
|
|
|
20
|
|
1961-1970
|
|
4
|
4
|
26
|
|
|
34
|
|
1951-1960
|
0
|
1
|
|
7
|
|
|
8
|
|
1941-1950
|
1
|
3
|
3
|
17
|
|
|
24
|
|
1931-1940
|
6
|
15
|
2
|
2
|
|
|
25
|
|
1921-1930
|
1
|
14
|
2
|
1
|
2
|
|
20
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Total par région
|
22
|
66
|
27
|
102
|
11
|
1
|
229
|
Nota : Chaque cas correspond à un seul changement d'allégeance politique.
Par exemple, Thomas Caldwell, progressiste néo-brunswickois, figure deux
fois, parce qu'il a changé d'allégeance deux fois, tout en demeurant député
progressiste. Mentionnons aussi John Loney, élu dans la circonscription
ontarienne de Bruce pour le Parti progressiste-conservateur en 1963 et
en 1965, qui a remporté la circonscription d'Edmonton-Nord pour les libéraux
en 1993. À l'instar de certains collègues, Deborah Grey et Chuck Strahl
sont passés de l'Alliance canadienne à la Représentation démocratique,
sont devenus indépendants, puis sont redevenus députés alliancistes en
2002. Chacun a donc effectué trois changements de parti en deux ans.
Profil des transfuges
Qui sont ces gens qui changent d'affiliation politique au cours de leur
carrière parlementaire? Agissent-ils ainsi parce qu'ils se rendent compte
qu'ils sont dans le mauvais parti? Ou parce que leur parti les a abandonnés?
Dans un cas comme dans l'autre, changer d'idée, c'est faire preuve d'une
certaine sagesse, celle d'admettre l'évidence. Toutefois, il est exceptionnellement
rare que la décision d'un transfuge soit interprétée de cette façon. La
conformité est peut-être la marotte des petits esprits, mais beaucoup de
citoyens ont, hélas, tendance à faire preuve de paresse lorsque vient le
temps d'essayer de comprendre la politique. Ainsi, ils déplorent généralement
que les gens changent d'avis, sauf si la volte-face va dans le sens de
leurs propres préjugés. Bien que cela soit sans grande conséquence, l'utilisation
des données biographiques de l'édition du centenaire du Canadian Directory
of Parliament5 (mon cadre de référence initial) n'est donc pas très utile
ici. La plupart de mes données proviennent directement ou indirectement
des députés eux-mêmes, et pas moins de dix d'entre eux ont fait fi des
aberrations passées en matière de loyauté à leurs partis.
J'ai accepté de me servir d'une série de catégories plus élaborée, mais
quand même imparfaite, principalement établie à partir des Journaux de
la Chambre des communes, publiés sur Internet par la Direction des Journaux6.
Cette série donne des résultats beaucoup plus complets que les renseignements
fournis de façon volontaire, bien que le recoupement avec les données du
Canadian Directory of Parliament pour la période antérieure à 1967 fasse
rapidement ressortir ses lacunes. Ainsi, on fait peu mention des transfuges
à répétition, une situation pourtant assez courante, particulièrement lorsque
des schismes temporaires se sont produits au sein du Crédit social, du
Parti progressiste-conservateur et de l'Alliance canadienne et, plus encore,
lorsque des députés libéraux ou conservateurs se sont déclarés « indépendants ».
La perspective d'affronter l'électorat sous la bannière d'un gouvernement
ou d'un chef impopulaire, ou encore de devoir renoncer aux fonds du parti
peut donner à réfléchir.
Si l'on définit de façon assez large la notion de transfuge, pour y inclure
notamment les élus qui se retirent momentanément de la vie politique, généralement
avec l'aide des électeurs, pour ensuite tenter un retour sous une autre
bannière, il y a eu quelque 166 transfuges au Parlement canadien depuis
19217, dont plusieurs éminents parlementaires comme Joe Clark, James Shaver
Woodsworth, fondateur de la CCF, l'éleveur albertain ultraconservateur
Jack Horner et, tout récemment, la députée très en vue, Belinda Stronach8.
(En fait, il y a eu plus de 200 changements d'allégeance, mais certains députés
sont passés d'un parti à un autre plus d'une fois.)
Ces transfuges étaient-ils en désaccord avec leur parti? Sans aucun doute.
Certains ont été chassés de leur propre parti, comme le député libéral
Jag Bhaduria, dont le curriculum vitæ semblait comporter quelques allégations
sans fondement, ou Carolyn Parrish, qui avait durement critiqué le président
George W. Bush, ou encore le député de l'Alliance, Jack Ramsay, dont la
réputation de redoutable porte-parole de l'opposition pour la Justice a
été minée par une enquête de la GRC sur sa conduite du temps où il était
membre des Forces canadiennes.
Dans des exemples moins récents, Harry Stevens est devenu persona non grata
au sein du cabinet conservateur de R. B. Bennett après que la Commission
royale d'enquête sur les écarts de prix qu'il dirigeait a reproché à de
nombreux chefs d'entreprise canadiens de premier plan d'avoir profité de
la Grande Crise pour s'enrichir. En fondant le Reconstruction Party, Stevens
a rompu de plein gré avec son parti de toujours, alors que les votes recueillis
par ses candidats lors de l'élection générale de 1935 auraient pu probablement
préserver la majorité du gouvernement Bennett. Stevens a été le seul candidat
élu du Reconstruction Party, mais il a réintégré son ancien parti en 1938,
une fois Bennett nommé à la Chambre des lords britannique. Il ne s'est
pas présenté en 1940.
|
Tableau 3 :
Parti d'origines des transfuges par décennie
|
|
|
Lib.
|
Cons./PC
|
CCF/NPD
|
Réf./AC
|
SC
|
Rall.
|
Progr.
|
BQ
|
Ind.
|
Autre
|
Totaux
|
|
2001-2005
|
5
|
6
|
1
|
14
|
|
|
|
5
|
6
|
7
|
44
|
|
1991-2000
|
4
|
11
|
2
|
3
|
|
3
|
|
|
4
|
|
27
|
|
1981-1990
|
3
|
14
|
2
|
|
|
|
|
|
8
|
|
27
|
|
1971-1980
|
6
|
3
|
|
|
3
|
5
|
|
|
2
|
1
|
20
|
|
1961-1970
|
3
|
4
|
1
|
|
24
|
|
|
|
2
|
|
34
|
|
1951-1960
|
1
|
|
1
|
|
|
|
|
|
6
|
|
8
|
|
1941-1950
|
8
|
|
|
|
1
|
|
|
|
8
|
7
|
24
|
|
1931-1940
|
5
|
1
|
1
|
|
2
|
|
2
|
|
|
14
|
25
|
|
1921-1930
|
1
|
|
|
|
|
|
16
|
|
1
|
2
|
20
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Totaux
|
36
|
39
|
8
|
17
|
30
|
8
|
18
|
5
|
37
|
31
|
229
|
Nota : Bien que quelques députés aient été élus à titre d'indépendants,
le non-assujettissement à la discipline de parti exerce un attrait puissant
qui semble être de courte durée, étant donné que ce groupe subit proportionnellement,
plus de changements d'allégeance. Parmi les partis de la catégorie « Autre »,
on trouve des entités temporaires, comme les United Farmers of Alberta
et la Représentation démocratique, et des créations éphémères, comme les
partis Unity et Reconstruction.
Abandonner un parti sur le déclin
Comme l'indique le tableau 3, bon nombre de « transfuges » sont des réfugiés
de partis politiques sur leur déclin ou disparus. Le fait que les progressistes
aient remporté 65 sièges en 1921 a été le signe avant-coureur de l'établissement
d'un système multipartite au Parlement canadien, un système qui s'est parfois
estompé, mais n'est jamais disparu. Le Parti progressiste n'a pas survécu
aux élections de 1930. Même des chefs comme Thomas Crerar et Robert Forke
ont dû choisir entre exercer une influence au sein du gouvernement en tant
que « libéraux » ou « libéraux-progressistes », ou accepter une marginalité
intègre en renaissant sous le nom des United Farmers of Alberta.
De la même façon, l'effritement des solides appuis de Réal Caouette au
Québec après les élections fédérales de 1962 a rapidement provoqué la création
du Ralliement des créditistes, qui a été suivie d'une réunification partielle,
mais de courte durée. L'agonie de l'ancien Parti conservateur, ou sa renaissance
à la suite de la prise de contrôle du parti par l'Alliance canadienne,
a donné lieu à de nombreux changements d'allégeance qui, malgré leur intensité
sur le plan idéologique, n'en sont pas moins demeurés vains.
Si l'on fait abstraction des cinq premières années de la présente décennie
et des années 1950, qui ont été vraiment tranquilles, le nombre de changements
de parti a été, somme toute, constant d'une décennie à l'autre, soit environ
une vingtaine.
Comme on l'a déjà mentionné, le changement de parti peut devenir une habitude.
La plupart des députés qui quittent leur parti deviennent indépendants
pendant quelques jours ou quelques mois, jusqu'à ce qu'ils se taillent
une place au sein d'une autre formation politique et, parfois même, jusqu'à
ce qu'ils réintègrent leur ancien parti. Les cyniques pourraient être tentés
de croire que la perspective d'une victoire sous une autre bannière politique
constitue une motivation en soi; toutefois, le taux de succès électoral
des transfuges n'est pas impressionnant. Perry Ryan, député libéral de
TorontoSpadina, a quitté l'un des sièges libéraux les plus sûrs au Canada
après un mandat de vingt ans pour se joindre aux conservateurs; ce qui
devait finalement sonner le glas de sa carrière politique.
La légitimité du changement de parti
En 1974, la Loi électorale a été modifiée pour que le nom du parti auquel
est affilié un candidat puisse paraître sur le bulletin de vote fédéral.
Une des conditions préalables était l'attestation par le chef d'un parti.
Cette disposition tire son origine d'un conflit survenu en 1972, alors
que le maire de Moncton, Leonard Jones, avait remporté l'investiture du
Parti progressiste-conservateur après avoir fait connaître à l'échelle
du pays son opposition à l'utilisation de la langue française. Comme cette
candidature risquait de plonger dans l'embarras les progressistes-conservateurs
du Québec et des autres régions du Canada où le parti cherchait à consolider
ses appuis, son chef, Robert Stanfield, a cherché à désavouer Jones, mais
ne disposait d'aucun moyen officiel pour le faire. Après cette modification
à la Loi, tous les chefs de parti disposaient dorénavant d'un puissant
levier pour contrôler le choix des candidats de leur parti. Contrairement
au NPD, au Bloc et au Parti réformiste (puis à l'Alliance canadienne),
qui ont évité de se prévaloir de ce pouvoir, les libéraux y ont eu recours
pour nommer des candidats et tenter, de façon systématique, d'assurer une
représentation plus équitable des hommes et des femmes ainsi que des groupes
ethniques dans les circonscriptions gagnables et, subséquemment, au sein
du caucus.
Puisque les électeurs peuvent dorénavant voter à la fois pour un parti
et un candidat, un député élu va-t-il à l'encontre de leurs intérêts lorsqu'il
refuse de représenter le parti sous la bannière duquel il a été élu? Un
candidat est-il lié par les politiques du parti qu'il représente? Les électeurs
peuvent-ils exiger des candidats qu'ils donnent l'heure juste dans leur
publicité? Avant 1974, les candidats étaient officiellement « indépendants »
et une part importante de la campagne électorale était consacrée à graver
dans la mémoire de l'électorat leur affiliation à un parti. Cela n'est
plus nécessaire depuis que la Loi électorale a été modifiée en 1974; peut-on
supposer qu'on ira plus loin encore en interdisant à un candidat de changer
d'allégeance politique?
Lorsque Monsieur Ryan est passé chez les conservateurs tout en continuant
à représenter la circonscription de TorontoSpadina, un des sièges libéraux
les plus sûrs de l'Ontario à l'époque, bon nombre de partisans et d'éditorialistes
ont souligné que son devoir n'était pas de changer de parti mais de démissionner
pour pouvoir ainsi mettre à l'épreuve sa nouvelle allégeance à l'occasion
d'une élection partielle. La presse la plus conservatrice de Toronto a
reconnu le problème, mais s'inquiétait que le coût d'une élection partielle
constitue un effet dissuasif. Le sort de M. Ryan a, bien entendu, été différé
jusqu'aux élections générales suivantes. Toutefois, la question se pose
toujours, puisque certains partisans déplorent toujours la défection d'un
élu, alors que d'autres voient d'un bon Sil une conversion positive.
Notes
1. Voir David C. Docherty, Mr. Smith Goes to Ottawa: Life in the House
of Commons, Vancouver, UBC Press, 1997, p. 36 à 59.
2. Expression inspirée des propos attribués au président Andrew Jackson :
« Au vainqueur, le butin », c'est-à-dire les « faveurs », le privilège de procéder
à des nominations et d'adjuger des contrats. Les gens désabusés voyaient
le « gouvernement responsable » comme un moyen de faire en sorte que la distribution
de « faveurs » ne relève plus du gouverneur et de ses partisans, mais qu'elle
soit placée sous le contrôle d'un gouvernement « responsable » devant la
législature et, par conséquent, entièrement autorisé à récompenser ses
fidèles partisans. Les raisonnements habituels sur le favoritisme et le
système de récompenses ont été contestés par des réformateurs politiques,
bien que, pour l'un des plus ardents d'entre eux, sir Robert Borden, il
a fallu un gouvernement de coalition « unioniste » pour que s'amorce véritablement
une réforme de la fonction publique. L'effondrement subséquent du gouvernement
d'union s'explique en partie par la désolante ingratitude des électeurs
canadiens envers un gouvernement qui avait prohibé l'alcool, accordé le
droit de vote aux femmes et tenté de professionnaliser la fonction publique
du Canada. Les politiciens endurcis n'ont pas été étonnés.
3. Docherty, op. cit., p. 141, 254.
4. Pour un examen plus approfondi et parfois critique de cette question,
voir David C. Docherty, Legislatures, Vancouver, UBC Press, Projet « Le
Canada d'aujourd'hui : une enquête sur la démocratie », 2005). L'auteur fait
très peu allusion directement aux députés « vire-capot ».
5. J.K. Johnson, The Canadian Directory of Parliament, 1867-1967, Ottawa,
Archives publiques du Canada, 1968.
6. Voir la page
www.parl.gc.ca/information/about/people/house/HofCChange.asp?lang=F
7. En classant 166 députés comme « transfuges », j'ai essayé de ne pas compter
en double ceux qui ont de nouveau changé de camp après leur choix initial,
même si chaque changement est compté et inscrit séparément dans les annexes
A et C.
8. Le présent article a été rédigé avant la décision de David Emerson de
passer du Parti libéral au Parti conservateur en février 2006.
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