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Jeannie Lea
Le 28 novembre 2005, l'Île-du-Prince-Édouard a rejeté une proposition visant
à adopter la représentation proportionnelle mixte (RPM) par une majorité
de deux contre un. Ce vote était l'aboutissement d'un débat de cinq ans
sur la réforme électorale dans la plus petite province du Canada. Il mettait
fin temporairement à la possibilité que l'Île-du-Prince-Édouard écrive
une page d'histoire politique en étant la première province à adopter un
nouveau système électoral. Ce fut plutôt le statu quo qui l'emporta dans
une proportion de 64 % contre 36 %. Jetons un coup d'Sil à ces cinq années
de débat ainsi qu'aux résultats et aux enseignements du plébiscite.
L'histoire de l'Île-du-Prince-Édouard a été marquée à plusieurs reprises
par un fort déséquilibre à l'Assemblée législative. Au cours des cinq dernières
élections, il est arrivé deux fois qu'un seul membre de l'opposition soit
élu, et, à une reprise, deux députés ont constitué l'opposition. J'ai servi
dans une de ces législatures, où Catherine Callbeck était première ministre.
Avec 55 % du vote populaire et le système majoritaire uninominal, nous avions
récolté 97 % des sièges tous, sauf un. Les deux partis de l'opposition,
totalisant 45 % du vote populaire, n'occupaient que 3 % des sièges, soit
un seul. L'assemblée législative comptait 31 députés du parti au pouvoir
et un de l'opposition.
Bien des gens ont trouvé la situation préoccupante. Comment une démocratie
parlementaire de style britannique, où l'opposition a un rôle important
à jouer pour amener les gouvernements à rendre des comptes, peut-elle fonctionner
si une seule personne constitue cette opposition? En outre, comment l'opposition
peut-être être un gouvernement en puissance dans ce cas? Ce n'est tout
simplement pas possible.
En décembre 2000, l'Institute of Island Studies a rendu public un document
de travail d'Andrew Cousins sur la réforme électorale à l'Île-du-Prince-Édouard1.
Ce texte se penche sur notre histoire, examine des systèmes d'autres pays
et propose quelques modèles de rechange. L'auteur montre comment un autre
mode de scrutin pourrait changer les résultats électoraux. Probablement
pour la première fois pour beaucoup d'entre nous, l'ampleur du problème
a été mise en lumière ainsi que l'exagération des résultats du scrutin
que donne l'actuel système majoritaire uninominal. Dans ce système, les
perdants, les partis d'opposition, voient leurs résultats s'effriter considérablement.
Cette étude traite aussi des résultats du vote populaire d'un certain nombre
d'élections et commence à analyser les tendances. Nous avons commencé à
prendre conscience que le vote populaire était important pour les résultats
globaux et que le système avait fait dévier les résultats définitifs.
Les systèmes dans lesquels le candidat qui a obtenu le plus grand nombre
de voix l'emporte ont été conçus pour donner des victoires décisives et
des gouvernements à forte majorité. Ils ont été pensés pour une autre époque
et pour un système à deux partis. De nombreux citoyens de la province étaient
d'avis que le système majoritaire uninominal ne donnait plus les résultats
qu'on voulait ni ceux dont on avait besoin. Il fallait donc nous doter
de systèmes plus modernes pour nous gouverner, notamment en matière électorale.
En 2001, un comité législatif qui étudiait un certain nombre de questions
à caractère électoral a entendu plus de la moitié des présentateurs publics
dire qu'ils envisageaient une certaine forme de représentation proportionnelle
pour notre province. (Bon nombre de ces groupes et de ces personnes ont
plus tard formé la Coalition du Oui.) C'est ainsi que le directeur général
des élections a été invité à étudier l'option de la représentation proportionnelle
et qu'il a présenté un rapport sur la question en avril 20022. À la suite
de ce rapport et des travaux de groupes comme Every Vote Counts (groupe
de citoyens non partisans), le premier ministre a annoncé dans un discours
du Trône qu'il nommerait un commissaire pour étudier le rapport et recommander
des mesures.
En janvier 2003, l'ancien juge en chef Norman Carruthers a été nommé commissaire
à la réforme électorale. Il a passé un an à effectuer des recherches et
à consulter la population de la province. Ses conclusions ont été rendues
publiques en décembre 20033. Il a recommandé d'envisager l'adoption de la
représentation proportionnelle mixte (RPM), d'instituer une assemblée des
citoyens semblable à celle de la Colombie-Britannique pour le choix d'un
modèle et d'entamer un travail de sensibilisation suivi d'un plébiscite
pour sonder la population de l'Île. Il a également suggéré que les femmes
reçoivent une attention particulière ainsi que les populations minoritaires,
comme les francophones et les Autochtones.
Au printemps 2005, une autre entité a été créée, à savoir la Commission
sur le futur électoral, présidée par Leonard Russell, directeur d'école
à la retraite. Se sont jointes à lui sept autres personnes, deux femmes
et cinq hommes. Le déséquilibre des sexes a été signalé au gouvernement
avant le début des travaux des commissaires, mais aucun autre membre n'a
été ajouté. Il semblait très ironique à certains qu'un organisme chargé
de réfléchir à un système plus juste qui reflète mieux la population n'était
pas lui-même plus équilibré. Pendant huit mois environ, cette commission
a travaillé à l'élaboration d'un modèle, à sensibiliser le public et à
rédiger la question du plébiscite. Peu après le début de ses travaux en
avril 2005, il a demandé au gouvernement une prolongation de son mandat,
car il craignait de ne pas disposer d'assez de temps pour bien s'acquitter
de sa tâche. La demande a été refusée, sous prétexte qu'il n'existait pas
de raison convaincante de faire autrement. Ce fut le premier d'une série
d'incidents et de décisions qui allaient faire échouer la possibilité d'une
réforme.
À cause de la grève qui a eu lieu à la fin de l'été et au début de l'automne,
la Société Radio-Canada n'a pas été mesure de couvrir les dernières réunions
publiques de la Commission. C'était le seul réseau de télévision local
et la principale source d'information sur le pour et le contre du système
actuel et du modèle de représentation proportionnelle mixte qui était proposé.
Un autre facteur est venu aggraver le problème : la brièveté de la période
d'environ quatre semaines qui avait été allouée au dernier processus de
sensibilisation après la présentation de la question du plébiscite et du
modèle, à la fin octobre. Le courrier des lecteurs du quotidien de la province
est devenu le principal forum de discussion. De retour en ondes, la CBC
a organisé un débat entre un tenant du Oui et un partisan du Non. Couronnée
de succès, la rencontre a eu lieu une semaine avant le plébiscite. Y ont
également participé un représentant du cabinet, Mitch Murphy, et le président
de la Commission, Leonard Russell. Le porte-parole du camp du Oui était
Mark Greenan, jeune Prince-Édouardien passionné qui avait interrompu sa
maîtrise en sciences politiques pour se jeter dans la campagne. La représentante
du camp du Non était Pat Mella, ancienne chef du Parti conservateur et
ex-ministre.
Après la publication des recommandations finales à la mi-octobre et un
mois avant la tenue du plébiscite, une coalition du Oui a été formée. Elle
était composée d'organisations et de personnes désirant faire la promotion
du Oui. Il y avait des organismes représentant les syndicats, les femmes,
les francophones et les groupes anti-pauvreté, de même que des particuliers
et Every Vote Counts. Pour faire contrepoids, un groupe du Non a vu le
jour. Il était surtout formé d'anciens politiciens et de membres actifs
des partis. Il préconisait des changements, mais pas ce modèle. Un certain
nombre d'entre eux avaient essayé, sans succès, d'influencer les commissaires
pour qu'ils modifient leur modèle; devant l'échec de leur tentative, ils
ont décidé d'agir. Comme le modèle final a été rendu public très peu de
temps avant le jour du plébiscite, la Commission Russell décida de ne pas
apporter de changements substantiels au modèle proposé, de crainte de semer
la confusion. À mon avis et avec du recul (tout s'éclaire par après), quelques
changements mineurs auraient pu apaiser certaines craintes. Il serait intéressant
après coup de savoir si le camp du Non était vraiment en faveur d'un changement,
mais d'un autre modèle, ou si ce n'était là qu'un élément de sa stratégie
pour amener la population à souscrire à sa campagne et à voter Non. Des
conversations avec des Britanno- Colombiens ont permis de constater que,
dans leur province, où on a voté sur un système tout à fait différent,
à savoir le vote unique transférable, le camp du Non a rejeté ce modèle
pour bon nombre des mêmes raisons.
D'excellentes activités ont été organisées dans les semaines qui ont précédé
le jour du scrutin et ont eu pour effet de rallier des gens au débat. C'est
à ce moment que l'on a vraiment commencé à s'intéresser davantage au modèle
de la représentation proportionnelle mixte (RPM). La Chambre de commerce
de Charlottetown a tenu un petit déjeuner-débat auquel ont pris part l'ex-commissaire
Carruthers et d'autres personnes représentant différents points de vue.
J'étais l'une des quatre panélistes et, fait intéressant, tous s'entendaient
sur la nécessité d'apporter des solutions et trois appuyaient une réforme
électorale. La dernière semaine, la télévision et la radio de la CBC ont
tenu un forum public qui a été bien couvert tant à la radio qu'à la télévision.
D'autres activités ont permis, malgré leur taille plus modeste, de poursuivre
le travail de sensibilisation et les discussions.
Venant ajouter une autre dimension au débat, des gens de l'extérieur de
la province ont appuyé publiquement le camp du Oui et encouragé la population
de l'Île à écrire une page d'histoire et à s'engager avant les autres provinces
sur la voie de la réforme électorale. Il y avait notamment des Canadiennes
en vue, comme Doris Anderson, ex-chancelière de l'Université de l'Île-du-Prince-Édouard,
féministe et auteure de renom. Plusieurs personnes se sont même rendues
à l'Île pour manifester leur appui, comme le sénateur Hugh Segal, ex-président
de l'Institut de recherche en politiques publiques; Maude Barlow, du Conseil
des Canadiens; Troy Lanigan, de la Fédération canadienne des contribuables;
Adriane Carr, chef du Parti vert de la Colombie-Britannique. D'autres ont
opté pour l'envoi d'une lettre au courrier des lecteurs, afin de nous encourager
à adopter le nouveau système proportionnel mixte et ont invité le « berceau
du Canada » à devenir le berceau d'une démocratie canadienne renouvelée.
Un autre obstacle se révéla insurmontable et, à mon avis, donna le coup
de grâce : la nouvelle série de règles régissant le plébiscite. Environ
un mois avant la tenue du scrutin, le premier ministre a annoncé qu'il
imposait les mêmes règles de majorité surqualifiée qui avaient servi au
référendum organisé plus tôt en Colombie-Britannique. Pour que la proposition
eût des chances d'être appliquée, l'appui global du vote populaire devait
être de 60 % et 60 % des circonscriptions devaient l'appuyer par un vote
majoritaire (50 % plus un). Le problème posé par ces règles est que non
seulement elles s'écartaient de la règle habituelle de 50 % plus un pour
faire adopter une proposition, mais qu'en plus, il s'agissait d'un plébiscite
tout simplement, au lieu d'un référendum organisé lors d'une une élection
provinciale, comme en Colombie-Britannique. Dans cette province, on avait
adopté les dates d'élection fixes, de sorte que les électeurs connaissaient
la date bien à l'avance et que le premier ministre avait annoncé au moins
deux ans avant que le référendum aurait lieu en même temps que l'élection.
Pour ajouter au défi, par souci d'économie, on allait utiliser seulement
20 % du nombre habituel de bureaux de scrutin et il ne devait pas y avoir
de liste électorale. De plus, ni le camp du Oui ni celui du Non n'ont bénéficié
de fonds publics, comme ce fut le cas en Colombie-Britannique.
La situation était la suivante à l'Île : un seuil très élevé; un laps de
temps très court pour la sensibilisation; très peu de bureaux de scrutin.
Des bureaux de vote anticipé ont été ouverts pendant une semaine avant
le 28 novembre, mais les Prince-Édouardiens n'ont pas l'habitude de s'en
prévaloir. À cause du nombre réduit de bureaux de vote et de l'absence
de listes électorales, sans compter que les gens ne votaient pas au même
endroit que d'habitude, beaucoup n'avaient aucune idée où aller voter.
Le journal a fait paraître une série d'annonces, sans grand impact à mon
avis. Une personne m'a confié avoir l'impression d'être dans un pays du
tiers monde à cause de la confusion qui régnait et des longues queues aux
bureaux de vote. Le directeur des élections a reçu plus de 700 appels de
personnes demandant de l'aide le jour du plébiscite. Beaucoup de Prince-Édouardiens
sont habitués à recevoir une carte leur disant de quelle circonscription
ils font partie et l'emplacement de leur bureau de scrutin. Sans ce document,
beaucoup s'interrogeaient sur leur circonscription et encore bien plus
sur l'endroit où aller voter. Tous ces facteurs ont joué en défaveur du
camp du Oui. Beaucoup de personnes, dont le commissaire Carruthers, y ont
vu une machination pour influencer négativement le résultat du vote. Certains
membres de la coalition du Oui ont envisagé d'intenter des poursuites pour
protester contre un processus qu'ils jugeaient défectueux et injuste. Ce
projet a cependant été abandonné.
Il est très regrettable que plus d'une année se soit écoulée entre les
travaux de la Commission Carruthers et la mise sur pied de la commission
de mise en Suvre. En rétrospective, ce fut une erreur, car beaucoup ont
estimé ne pas avoir eu assez de temps pour bien saisir les détails de la
représentation proportionnelle mixte et ses répercussions. Ce laps de temps
supplémentaire aurait été extrêmement utile pour permettre à la deuxième
commission de faire une campagne de sensibilisation plus longue et plus
détaillée auprès du public. Les commissaires auraient peut-être envisagé
un certain peaufinage du modèle, en réaction aux commentaires du public.
Tout cela pour dire qu'on a perdu du temps qui aurait pu servir à sensibiliser
la population et à la consulter pour que les gens soient prêts à décider
s'il y avait lieu d'appuyer un nouveau modèle.
Un autre facteur a joué : un rapport d'une commission sur les limites des
circonscriptions électorales a été publié à la même époque. Il avait été
rendu obligatoire après le dernier changement majeur à notre système. Après
une contestation fondée sur la Charte qui avait été lancée en 1996, l'Assemblée
législative d'alors a voté pour passer de 16 circonscriptions à deux députés
à 27 circonscriptions à un député, comme l'ordonnait un jugement de la cour
visant à égaliser davantage la taille des circonscriptions. Il était aussi
prévu qu'après une série de trois élections, ces circonscriptions seraient
revues et rajustées pour qu'elles restent plus ou moins de la même taille.
Il y avait et il reste encore des écarts très importants, car certaines
petites circonscriptions rurales présentent un écart de plus ou moins 25 %
par rapport à certaines des plus grandes circonscriptions. Le gouvernement
a reporté sa réponse à ces suggestions de réforme des limites des circonscriptions
et leur mise en Suvre, et a décidé de procéder d'abord à la sensibilisation
et au plébiscite. La démarche semblait logique, car, si le modèle de RPM
était adopté, les circonscriptions devraient être modifiées, d'où l'inutilité
de le faire deux fois. Cependant, d'aucuns sont d'avis que cette situation
a engendré de la confusion, alors que d'autres se demandent si l'examen
de la réforme électorale a été entrepris pour retarder les modifications
exigées aux limites des circonscriptions. Un certain scepticisme a été
suscité, ainsi que la mise en doute de la sincérité de l'engagement du
gouvernement à l'égard du processus dans son ensemble.
Le modèle proposé
Le modèle proposé était une représentation proportionnelle mixte, comme
celle instaurée en Nouvelle-Zélande et en Écosse. Il y aurait eu 17 sièges
de circonscription pour l'ensemble de l'Île (comparativement à 27) et de
10 sièges de liste pour équilibrer l'Assemblée législative. Deux bulletins
de vote étaient prévus : le premier pour l'élection du député local selon
le système majoritaire uninominal et le second pour le choix de la liste
du parti préféré. La proportion de voix que chaque parti aurait récoltée
grâce au deuxième bulletin aurait déterminé la composition des partis à
la chambre. La formule D'Hondt aurait servi à répartir les 10 sièges de
liste. Un seuil de 5 % du vote populaire aurait été requis pour qu'un petit
parti obtienne un siège de liste. Les listes auraient été fermées et chaque
parti aurait fait son choix par un processus transparent dont il aurait
été maître. La Commission avait aussi recommandé un examen du modèle et
des résultats après trois élections, comme cela s'était fait en Nouvelle-Zélande.
Le camp du Oui a affirmé que ce serait, d'abord et avant tout, un système
plus juste qui refléterait réellement la volonté de la population. Il permettrait
à chaque vote de compter dans la composition de l'assemblée. Il garantirait
une opposition d'une taille raisonnable qui serait mieux en mesure d'obliger
le gouvernement à rendre des comptes et en ferait un gouvernement en puissance,
deux éléments jugés indispensables dans une démocratie représentative.
La RPM assurerait une plus grande diversité à l'Assemblée législative,
notamment une plus grande représentation des femmes et des minorités. Il
donnerait aux petits partis comme le NPD plus de chances de remporter un
siège. Dans l'histoire de la province, un seul candidat néo-démocrate a
été élu. Nous nous dirigerions vers une assemblée législative où la collaboration
serait la règle. En outre, nous disposerions du genre de système qu'utilisent
la grande majorité des pays démocratiques et que bon nombre d'anciens régimes
majoritaires uninominaux de style britannique ont maintenant adopté.
Comme argument, le camp du Non a fait valoir la nécessité de listes ouvertes
où les électeurs pourraient voter directement pour les candidats de leur
choix. Il a soutenu que, si les membres des listes étaient nommés, ce serait
un recul pour nos droits démocratiques, que le système ferait baisser le
nombre de sièges ruraux et qu'il produirait des gouvernements minoritaires
à répétition. Il a affirmé également que le système, en soi, ne permettrait
pas de faire élire plus de femmes. Certaines femmes en vue du camp du Non
ont trouvé insultant qu'on pense qu'il faille réformer le système électoral
pour qu'elles soient élues.
Le camp du Oui a rétorqué que les chiffres étaient éloquents : dans l'histoire
de la province, seulement 18 femmes ont été élues, comparativement à plus
de 1 100 hommes. Il a accusé le camp du Non de déformer la réalité au sujet
du modèle proposé. Même le président de la Commission, Leonard Russell,
l'a dit lors du débat à la CBC. Les deux ont affirmé que, comme les candidats
de liste feraient d'abord l'objet d'un vote par les membres du parti, puis
d'un vote par toute la population lors de l'élection générale, ils ne seraient
pas nommés. Que non seulement les sièges ruraux seraient moins nombreux,
mais aussi les sièges urbains. Que les partis devraient garantir la représentation
de l'ensemble de la province sur leurs listes, qu'ils s'acquitteraient
de cette tâche et qu'aucun ne verrait son influence comparative réduite.
Le camp du Oui a reconnu qu'il y aurait des gouvernements minoritaires,
tout en signalant que des minorités peuvent se produire dans le système
actuel. Il a ajouté que les gouvernements minoritaires ne sont, en soi,
ni mauvais ni à craindre et que de nombreux gouvernements minoritaires
ont donné d'excellents résultats, notamment le gouvernement Pearson dans
notre propre pays. Finalement, on a fait ressortir le fait que presque
n'importe quel autre système de représentation proportionnelle au monde
compte plus de femmes en poste que nous. En Nouvelle-Zélande, le nombre
de femmes a augmenté après la première élection selon le mode RPM, comme
ce fut le cas en Écosse et au pays de Galles.
L'ironie de la situation, à l'Île-du-Prince-Édouard, était que les camps
du Oui et du Non disaient la même chose, à savoir qu'il fallait réformer
le système et qu'il existait probablement un meilleur modèle pour nous.
Ce sur quoi ils ne pouvaient pas s'entendre, c'était le modèle de RPM que
la Commission sur le futur électoral avait recommandé. Même si la Commission
avait recommandé de revoir le modèle après plusieurs élections, le camp
du Non refusait toujours d'y souscrire. Sans autre option que le modèle
de RPM proposé, beaucoup ont voté Non, même s'ils étaient en faveur d'une
réforme. La Commission Carruthers avait indiqué avoir choisi la représentation
proportionnelle mixte parce que c'était le système le mieux adapté à la
province. Que, du fait qu'il renfermait les meilleurs aspects de notre
système actuel la stabilité et la représentation géographique et ajoutait
un élément de proportionnalité, nous avions les avantages des deux systèmes.
Ce modèle n'abolit pas le système actuel, il l'améliore. Cependant, ce
sentiment n'a pas été partagé ni compris par assez d'électeurs de l'Île
le 28 novembre.
Autre facteur important : à l'exception d'un ministre et du député provincial
de la région francophone de l'Île, les politiciens n'étaient pas en faveur
du changement proposé. Tous les députés ont été interrogés par un journaliste
de CBC et il était très évident que l'idée ne les enthousiasmait pas. Il
n'y a rien d'étonnant d'ailleurs à ce que les politiciens en place ne veuillent
pas appuyer un changement qui aurait un impact direct sur eux. Il est également
intéressant de signaler aussi que le camp du Non, qui comprenait un ancien
chef de parti, ne faisait pas confiance aux partis politiques pour bien
constituer les listes. Voilà qui révélait la profondeur du sentiment de
méfiance et de scepticisme à l'égard des partis politiques et des politiciens.
Les résultats du plébiscite ont été décevants, mais non étonnants. Le jour
du scrutin, le modèle proposé a recueilli 36 % du vote, alors que 64 % des
électeurs l'ont rejeté. Le camp du Oui estimait qu'un taux supérieur à
40 % serait considéré comme une victoire, étant donné les obstacles à surmonter.
Quant au taux de participation, il s'est révélé très décevant, à 33 %.
Dans une province qui se fait un point d'honneur de voter massivement,
généralement à plus de 80 %, le choc a été brutal. Lors du dernier plébiscite
organisé hors d'une élection, qui avait porté sur le lien fixe avec le
continent, le taux de participation avait été de 65 %. Le sondage effectué
par la Commission sur le futur électoral de l'Île à la fin octobre avait
révélé que 85 % de la population avait l'intention de voter. Que s'est-il
passé en un mois pour que moitié moins de gens aillent voter? Selon de
nombreux témoignages, en l'absence de listes électorales et de cartes rappelant
aux gens où et quand aller voter, beaucoup n'avaient aucune idée où se
rendre. Puis, quand ils ont finalement trouvé le bureau de scrutin, une
longue attente les a découragés. De plus, les partis politiques de la province
ont l'habitude de travailler très fort le jour de l'élection pour accroître
au maximum la participation électorale. Aux dernières élections provinciales,
j'ai reçu trois appels chez moi parce que je n'avais pas encore voté à
16 heures. Or, il n'y en a pas eu un seul pour rappeler d'aller voter le
jour du plébiscite.
Les résultats du plébiscite soulèvent nombre de questions. La diminution
du nombre de bureaux de vote a-t-elle eu un effet sur la participation
électorale? Très certainement. A-t-elle eu une incidence sur le résultat
global? Quel camp a été touché le plus, le Oui ou le Non? Il est impossible
de le savoir en l'absence de la tenue d'un sondage à la suite du plébiscite.
À quel point le camp du Non a-t-il réussi à semer la méfiance et même la
crainte à l'égard du modèle proposé? Je dirais qu'il a très bien réussi
dans les petites régions rurales. Je pense aussi que les partis politiques
ont travaillé fort dans ces secteurs pour amener les gens à voter Non.
Je pense que les régions urbaines ne sont pas aussi influencées par ces
tactiques de parti et sont plus ouvertes à l'idée de réformer le système.
Après le dernier grand changement, soit quand le nombre et la taille des
circonscriptions ont été rajustés avec, pour conséquence, une réduction
de leur nombre dans certaines régions rurales, les électeurs de celles-ci
avaient eu l'impression d'avoir perdu un peu de leur influence. Je crois
vraiment qu'ils ont été nombreux à voir dans la réforme la continuation
de cette tendance. Les résultats le montrent nettement d'ailleurs : les circonscriptions
des deux extrémités de l'Île ont voté Non dans une proportion de 90 % tandis
que les deux seules circonscriptions ayant voté Oui à plus de 50 % ont été
celles du centre-ville de Charlottetown.
Enseignements tirés
La première leçon que peut en tirer un gouvernement qui envisage un référendum
ou un plébiscite sur la réforme électorale est de procéder en deux étapes,
comme en Nouvelle-Zélande. Si un premier bulletin de vote avait contenu
une question comme « Êtes-vous en faveur de modifier notre système électoral? »,
le Oui l'aurait emporté massivement. Même deux questions sur le bulletin
de vote, l'une donnant aux électeurs l'option de s'exprimer en faveur du
changement, et l'autre, le modèle de RPM qui était proposé, auraient donné
une meilleure idée du degré d'appui au changement. Deuxièmement, il est
très important que des leaders d'opinion respectés appuient rapidement
le camp du Oui publiquement. Troisièmement, le vide créé par l'impossibilité,
pour la Commission Russell, de pouvoir faire la promotion de son modèle
aurait pu être évité si nous avions opté pour une assemblée des citoyens
semblable à celle de la Colombie-Britannique. Cette assemblée renfermait
des membres de toutes les circonscriptions qui se sont réunis en public
et ont parcouru la province. Une fois les travaux terminés, ils ont été
libres d'aller faire la promotion du modèle retenu, tandis que nos commissaires
ont dû rester neutres. Autrement dit, on leur a interdit de promouvoir
publiquement les avantages de leur modèle de RPM par rapport au système
majoritaire uninominal. Les médias ont affirmé que les électeurs de la
Colombie-Britannique avaient été nombreux à ne pas comprendre le modèle,
mais qu'ils avaient confiance dans le processus et dans la recommandation
de l'assemblée et ont donc voté Oui. Quatrièmement, il est aussi très important
de prévoir suffisamment de temps pour sensibiliser le public et lui permettre
de réagir utilement. Finalement, le financement des campagnes du Oui et
du Non aurait aussi facilité amélioré considérablement l'efficacité du
processus, ce qui aurait contribué à susciter un débat et un dialogue sérieux.
Et maintenant? D'abord, le premier ministre a dit publiquement qu'en ce
qui le concernait, la question était réglée pour l'instant. Le camp du
Non estime que c'est seulement le modèle qui a été écarté. Il espère que
les discussions se poursuivront. Le camp du Oui croit qu'il faut étudier
attentivement les résultats et faire des suggestions concrètes pour la
suite des choses. Il est évident que les Prince-Édouardiens ne sont pas
prêts à être les premiers au pays à réformer notre système électoral désuet
et inéquitable. Cependant, 36 % de la population a voté Oui, et je suis
convaincue qu'un grand nombre des 64 % qui ont voté Non ne sont pas contre
le changement, mais plutôt qu'ils n'aimaient pas le modèle proposé. Peut-être
est-il trop radical et que la solution résiderait dans une RPM modifiée
que la population trouverait plus acceptable. Je ne crois pas que les politiciens
puissent ni qu'ils doivent faire abstraction du mouvement enclenché.
Lors de ses entrevues de fin d'année avec les médias, le premier ministre
semble avoir rouvert la voie à la réforme électorale dans la province.
En outre, comme il a affirmé vouloir diriger l'Île pour un autre mandat,
il sera peut-être possible de reprendre le débat et, espérons-le, de tirer
des enseignements de notre première expérience.
Notes
1. Pour la version révisée de ce document, voir John Andrew Cousins, « La
réforme électorale à l'Île-du-Prince-Édouard », Revue parlementaire canadienne,
vol. 25 no 4 (hiver 2002-2003).
2. Voir Report on Proportional Representation par Elections Prince Edward
Island. Internet : <www.gov.pe.ca/election>.
3. Voir Rapport de la Commission sur la réforme électorale, 2003, par l'honorable
Norman Carruthers. Internet : <www.gov.pe.ca/election>.
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