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Gary O'Brien
L'auteur examine la façon dont le Sénat du Canada tente d'assurer la protection
des droits lors de son examen des projets de loi. Certains estiment que
le Sénat est particulièrement bien placé pour veiller à la protection des
droits des minorités, mais sa responsabilité à cet égard ne diffère guère
de celle des autres législatures canadiennes. Comme certains auteurs ont
commenté les actions du Parlement face aux défis posés par la Charte, il
serait bon de remettre les pendules à l'heure en examinant quelques exemples
d'intervention du Sénat vis-à-vis de questions relatives aux droits. L'auteur
conclu en présentant quelques options de réforme qui ont été suggérées
par divers sénateurs et qui peuvent nous éclairer sur le genre de changements
institutionnels que le Sénat pourrait entreprendre concernant la protection
des droits.
Selon une conception traditionnelle des institutions parlementaires, les
législatures voient au bien de la collectivité dans son ensemble, tandis
que les tribunaux s'occupent des droits fondamentaux individuels. Or, cette
théorie a du plomb dans l'aile depuis la Seconde Guerre mondiale, alors
que les assemblées législatives du monde entier, sous l'impulsion de conventions
telles que la Déclaration universelle des droits de l'homme et le Pacte
international relatif aux droits civils et politiques, ont de plus en plus,
dans leurs travaux, tenu compte des droits et offert de plus grandes garanties
de liberté. Le Parlement du Canada s'est penché maintes fois sur la question
des libertés civiles depuis 50 ans. Par exemple, en 1947, le Sénat et la
Chambre des communes ont créé un comité spécial mixte des droits de l'homme
et des libertés fondamentales qui a déposé son rapport définitif l'année
suivante. En 1950, le Sénat a créé son propre comité spécial des droits
de l'homme et des libertés fondamentales, lequel a conclu qu'il est souhaitable
d'incorporer une déclaration des droits dans la Constitution. En 1952, le
gouvernement St-Laurent a présenté à la Chambre des communes une résolution
soutenant qu'il était opportun de déposer un projet de déclaration des
droits. En 1958, le gouvernement Diefenbaker a soumis à la discussion un
projet de Loi ayant pour objet la reconnaissance et la protection des droits
de l'homme et des libertés fondamentales (la Déclaration canadienne des
droits), que le Parlement a adopté en 1960. En 1977, la Loi canadienne sur
les droits de la personne, présentée par le gouvernement Trudeau, a été
promulguée. Toutefois, c'est l'enchâssement de la Charte canadienne des
droits et libertés dans la Constitution en 1982 qui a concentré l'attention
des parlementaires canadiens sur l'importance d'évaluer l'incidence possible
des projets de loi sur les droits fondamentaux.
Aux termes du paragraphe 24(1) de la Charte, ce sont les tribunaux qui,
en définitive, décident s'il y a atteinte aux droits ou libertés garantis
par celle-ci. Ils possèdent maintenant le très net pouvoir d'invalider
une loi. D'ailleurs, entre 1982 et 2002, 64 lois ont été annulées parce
qu'elles étaient incompatibles avec la Charte. Même si l'activisme judiciaire
est fort controversé, il semblerait que peu de parlementaires sont prêts
à laisser aux juges la tâche difficile de concilier politiques sociales
et droits constitutionnels. Beaucoup, au contraire, souscrivent à l'analyse
faite par la sénatrice A. Raynell Andreychuk du rôle que joue la Charte
dans le processus législatif : « [&] le succès de la Charte ne dépend pas
uniquement des tribunaux. Il dépend aussi des parlementaires tant au niveau
provincial qu'au niveau fédéral. Ils devront tenir compte de la Charte
avant d'adopter des mesures législatives, et non pas après coup par le
biais de l'analyse des tribunaux. Nous devons donc intégrer dans notre
travail la nécessité de réfléchir à ce que la Charte représente pour les
droits et libertés des Canadiens1. »
Malgré tout le respect que le législateur accorde à la Charte, des analystes
ont critiqué le peu d'attention que le Parlement lui prête. James B. Kelly
affirme qu'à certaines exceptions notables près, « [&] les parlementaires
n'effectuent pas généralement d'examen en fonction des droits durant le
processus législatif2 ». Selon Janet L. Hiebert, « [s]i le Parlement veut
avoir voix au chapitre dans toute discussion sur la Constitution, il doit
réexaminer son mode d'évaluation de l'application de la Charte3 ». Pour
sa part, C.E.S. Franks déclare : « L'exécutif a pris des mesures supplémentaires
en effectuant un examen approfondi des projets de loi pour s'assurer, avant
leur dépôt, qu'ils respectent les nouvelles normes imposées par la Charte,
alors que le Parlement n'a ajouté aucune méthode ni mécanisme pour étudier
les projets de loi en fonction des droits fondamentaux [&] Par conséquent,
la constitutionnalisation de la Charte a élevé les tribunaux au détriment
du Parlement4 ». Pour sa part, Errol P. Mendes a écrit : « [&] la Cour suprême
a fait savoir qu'elle n'interpréterait pas la Charte dans le vide. Elle
va entamer avec le Parlement un dialogue qui a été suggéré par d'éminents
constitutionnalistes canadiens [&] Ce dialogue demeure inadéquat pour l'instant
puisque, comme l'a reconnu un fonctionnaire du ministère de la Justice,
les interlocuteurs sont des fonctionnaires du ministère de la Justice et
la Cour suprême plutôt que le Parlement et la Cour5 ».
La situation à l'étranger
Nombre de ceux qui dénoncent les pratiques du Parlement relativement à
la Charte citent en exemple les parlements britannique et australien, qui
protégeraient mieux les droits. Tous deux ont adopté une procédure systématique
d'examen approfondi en fonction des droits.
En 1998, le Parlement britannique a adopté la Human Rights Act pour incorporer
la Convention européenne des droits de l'homme dans son droit national.
Cette loi prévoyait la création d'un comité mixte des droits de l'homme
ayant pour mandat d'étudier toute affaire concernant les droits de l'homme
au Royaume-Uni (exception faite des cas particuliers). Aux termes de ce
mandat, le Comité mixte étudie chaque projet de loi présenté dans l'une
ou l'autre chambre et, avant l'adoption en deuxième lecture, fait rapport
de toute disposition susceptible d'être incompatible avec les droits protégés
par la Convention au sens de la Human Rights Act. La loi précise aussi
que les ministres chargés de déposer les projets de loi gouvernementaux
sont tenus de présenter une déclaration écrite affirmant qu'à leur avis,
le projet de loi est compatible avec les droits protégés par la Convention,
ou encore qu'il est incompatible avec ces droits mais que le gouvernement
demande néanmoins à la Chambre de l'étudier. Il convient de souligner qu'au
Royaume-Uni, les juges n'ont pas le pouvoir d'invalider une loi, seulement
celui de faire une « déclaration d'incompatibilité » s'il est impossible
d'interpréter une loi d'une manière qui soit compatible avec les droits
protégés par la Convention. Le Parlement décide ensuite s'il va tenir compte
ou non de cette déclaration d'incompatibilité.
Le Commonwealth d'Australie n'a pas de déclaration des droits, mais son
Sénat a tout de même créé un comité permanent qui, en vertu de son ordre
de renvoi permanent, est chargé d'étudier les projets de loi présentés
au Sénat et les lois adoptées par le Parlement en vue de faire rapport
des textes qui « portent indûment atteinte aux droits et libertés individuels ».
Lorsqu'un projet de loi est présenté à l'une ou l'autre chambres, le conseiller
juridique du comité l'analyse puis présente à celui-ci un rapport indiquant
si ledit projet viole ou non les principes du comité. Le comité fait ensuite
circuler un bulletin d'alerte, appelé Alert Digest, qui contient des commentaires
défavorables le cas échéant, et qui est déposé au Sénat. Les ministres
peuvent alors être invités à répondre aux critiques du Comité. L'ouvrage
Odgers' Australian Senate Practice expose ainsi les mesures prises ensuite
par le comité :
Si le Comité reçoit une réponse d'un ministre, il la cite dans un rapport
ultérieur. Dans ses rapports qui sont aussi déposés une fois par semaine
lorsque le Parlement siège, le Comité rappelle les réserves qu'un projet
de loi lui inspire, cite la réponse ministérielle pertinente et ajoute
tout commentaire qu'il juge utile, y compris les divergences d'opinion
persistantes entre le Comité et le ministre. Dans son rapport au Sénat,
le Comité n'exprime aucune opinion définitive sur l'incompatibilité d'une
disposition avec ses propres principes ni sur l'opportunité d'apporter
des amendements. Les décisions de cet ordre incombent au Sénat6.
Pratiques et procédures du Sénat du Canada
Bien que de nombreux sénateurs aient déclaré faire grand cas de la Charte
et croient qu'il leur incombe d'analyser les projets de loi à la lumière
de celle-ci, en réalité, la tâche n'est pas facile. La Charte est rédigée
dans des termes vagues qui laissent énormément de latitude pour l'interprétation
d'expressions telles que « droits conditionnels ». Beaucoup de sénateurs
ne possèdent pas l'expertise voulue pour comprendre les règles d'interprétation
en droit ni une connaissance détaillée de la jurisprudence de la Cour suprême.
La confection des lois ne constitue qu'une de leurs fonctions. Ils comprennent
aussi que les questions reliées à la Charte sont essentiellement des questions
de droit et que, contrairement aux affaires de procédure parlementaire,
il n'y a pas d'arbitre comme le président pour les trancher. Comme les
autorités parlementaires l'ont bien attesté, « le président ne décide d'aucune
question d'ordre constitutionnel ni juridique7 [&] ».
Les comités sénatoriaux et les questions reliées à la Charte
Des 15 comités sénatoriaux créés par le Sénat, trois s'intéressent particulièrement
aux droits garantis par la Charte : le Comité permanent des peuples autochtones,
le Comité permanent des droits de la personne et le Comité permanent des
langues officielles. Le Comité des droits de la personne, créé le 15 avril
2001, est autorisé à étudier, sur renvoi du Sénat, les projets de loi et
d'autres matières « concernant les droits de la personne en général ». De
même, le Comité des langues officielles, constitué le 10 octobre 2002, étudie
les projets de loi et d'autres matières « concernant les langues officielles
en général », également sur renvoi du Sénat. Tout en constituant une tribune
précieuse pour les groupes qui s'intéressent à la protection des droits,
parce qu'ils peuvent y présenter leur point de vue au Parlement, ces deux
comités permettent en outre aux sénateurs d'acquérir une expertise, de
réaliser des études d'orientation sur des questions reliées aux droits
fondamentaux et de demander des comptes aux ministères et organismes fédéraux.
De plus, le Sénat participe, conjointement avec la Chambre des communes,
aux travaux du Comité mixte permanent d'examen de la réglementation, dont
l'ordre de renvoi permanent consiste à analyser les règlements et les autres
textes réglementaires fédéraux. À chaque session, le Comité demande et
obtient l'autorisation d'appliquer, entre autres critères d'examen, celui
de la conformité des règlements à la Charte canadienne des droits et libertés
ou à la Déclaration canadienne des droits. Il fait ensuite rapport aux
deux chambres en conséquence. Tout règlement fautif peut alors être abrogé.
Le Comité permanent des affaires juridiques et constitutionnelles possède
un mandat général couvrant les relations fédérales-provinciales, l'administration
de la justice, la réforme du droit et la magistrature. Ses attachés de
recherche lui sont fournis principalement par la Bibliothèque du Parlement.
On renvoie souvent au Comité les projets de loi susceptibles d'avoir des
répercussions du point de vue de la Charte. Voici quelques exemples d'études
de projets de loi parmi les plus importantes que le Comité des affaires
juridiques et constitutionnelles ait réalisées :
Projet de loi C-220, Loi modifiant le Code criminel et la Loi sur le droit
d'auteur (fruits d'une Suvre liée à la perpétration d'un acte criminel),
rapport présenté le 10 juin 1998. Le Comité a tenu 13 séances sur le projet
de loi et entendu près de 30 témoins. Dans son rapport, le Comité traite
expressément de la liberté d'expression aux termes de la Charte. Il conclut :
« [&] votre comité s'inquiète aussi de ce que le projet de loi C-220 puisse
aussi limiter le droit qu'ont les Canadiens, en vertu de la Charte, de
prendre connaissance de l'éventail le plus large possible d'Suvres traitant
de sujets importants pour la société. [&] Bien qu'il soit pleinement conscient
de la crainte que les victimes de crimes haineux ressentent face à la possibilité
d'un tel tort, votre comité est d'avis, selon la compréhension qu'il a
de la jurisprudence de la Cour suprême du Canada relative à la Charte,
qu'il est peu probable que les tribunaux canadiens concluent qu'il existe
présentement un mal social d'une ampleur telle qu'il justifierait les mesures
radicales envisagées dans le projet de loi C-220. » Le Comité a recommandé
que le projet de loi cesse d'être examiné par le Sénat et ce dernier a
adopté la recommandation.
Projet de loi C-37, Loi modifiant la Loi sur les juges, rapport présenté
le 22 octobre 1998 Le Comité a tenu six réunions et entendu divers témoins.
Il a proposé huit amendements au projet de loi, dont un visant la définition
du terme « conjoint survivant ». Dans son rapport, il déclare :
Un des points contestés par rapport à la définition de «conjoint survivant»
concernait l'inclusion de l'expression « de sexe opposé » à l'article 1 du
projet de loi, lequel visait les personnes pouvant bénéficier des prestations
de retraite. Des témoins et des membres du comité ont fait valoir que l'exclusion
des couples dont les partenaires sont de même sexe contreviendrait à l'article
15 de la Charte des droits et libertés, notamment à la lumière des décisions
rendues récemment par les tribunaux. De plus, comme la Loi sur les juges
actuellement en vigueur ne contient pas de définition de « conjoint survivant »,
il s'agirait d'une nouvelle exclusion.
Pour résoudre ce problème, le comité des affaires juridiques et constitutionnelles
recommande la suppression de l'article 1 du projet de loi C-37. Dans ce
cas, nous estimons qu'il vaut mieux maintenir le statu quo que d'adopter
des dispositions législatives pouvant laisser à désirer.
Le Sénat a approuvé l'amendement, tout comme la Chambre des communes.
Projet de loi C-40, Loi concernant l'extradition, rapport présenté le 25 mars
1999. Le Comité a tenu huit séances sur le projet de loi et il a entendu
les témoignages de plusieurs fonctionnaires et membres de la profession
juridique. En l'occurrence, le Comité n'a proposé aucun amendement. Cependant,
certains de ses membres se sont sérieusement demandé si le pouvoir discrétionnaire
conféré au ministre de la Justice dans les cas d'extradition de citoyens
canadiens n'enfreignait pas l'article 7 de la Charte, qui garantit le droit
à la vie, à la liberté et à la sécurité. Ils n'ont pas réussi à faire amender
le projet de loi. Pourtant, comme l'a écrit James B. Kelly : « Dans l'arrêt
États-Unis c. Burns, la Cour suprême du Canada a conclu, après avoir analysé
la constitutionnalité de la nouvelle Loi sur l'extradition, que le pouvoir
discrétionnaire absolu du ministre de la Justice dans les cas d'extradition
de citoyens canadiens vers des États appliquant la peine de mort viole
l'article 7 de la Charte. En effet, la Cour suprême a exprimé la même opinion
sur la Loi que plusieurs membres du Comité sénatorial permanent et elle
a contredit la ministre de la Justice, qui avait affirmé la constitutionnalité
des modifications8. »
Projet de loi C-7, Loi concernant le système de justice pénale pour les
adolescents, rapport présenté le 8 novembre 2001 Le Comité a tenu une série
de réunions sur le projet de loi et a entendu une soixantaine de témoins.
Il a recommandé 13 amendements à 11 articles différents. Quelques-uns de
ces amendements étaient fondés sur l'interprétation que le Comité faisait
de la Charte et de la Convention des Nations Unies relative aux droits
de l'enfant, ainsi que sur sa volonté de rendre le projet de loi conforme
à ces actes juridiques. Le Sénat dans son ensemble n'a pas souscrit à l'interprétation
du Comité et a donc rejeté son rapport. Toutefois, la Loi ayant été contestée,
la Cour provinciale de la Colombie-Britannique a statué, le 18 octobre 2004,
que deux articles de la Loi étaient inopérants parce qu'ils étaient incompatibles
avec la Charte.
En vertu du paragraphe 74(1) du Règlement du Sénat, on « peut renvoyer à
l'étude d'un comité permanent le sujet de tout projet de loi présenté à
la Chambre des communes mais non lu une première fois au Sénat ». La procédure
a d'ailleurs été utilisée au Sénat pour l'étude du projet de loi C-36, Loi
modifiant le Code criminel et la Loi sur les secrets officiels (le projet
de loi antiterroriste). En effet, étant donné l'importance du projet de
loi dans la foulée des événements du 11 septembre 2001 et le fait que certaines
de ses dispositions paraissaient clairement problématiques eu égard à la
Charte, le Sénat a entrepris l'étude du projet de loi sans attendre d'en
être saisi normalement, soit après son adoption par la Chambre des communes.
Le comité spécial qui a été chargé de l'examen a entendu trois ministres
et trente témoins, puis il a présenté, le 1er novembre 2001, un rapport
qui renfermait plusieurs recommandations visant à corriger certaines violations
potentielles de la Charte. Comme ces amendements ont été suggérés à une
étape préliminaire du processus législatif du Parlement, le gouvernement
a pu les étudier et y donner suite. Il est de notoriété publique que ces
amendements recommandés par le Sénat ont grandement amélioré le projet
de loi C-36.
Le Sénat a institué l'usage d'inviter les fonctionnaires qui veillent aux
droits garantis par la Charte à comparaître devant son comité plénier,
c'est-à-dire l'ensemble des sénateurs siégeant en comité dans la salle
même du Sénat. Normalement, les travaux du Sénat ne sont pas télévisés,
mais, lorsque celui-ci siège en comité plénier, il est autorisé à télédiffuser
les témoignages. Les sénateurs peuvent mieux comprendre le travail des
fonctionnaires concernés et être mis au courant des difficultés qu'ils
peuvent éprouver. Les commissaires à la protection de la vie privée (18 février
1999, 18 mai 2000, 16 octobre 2000, 7 novembre 2003) et la présidente de la
Commission canadienne des droits de la personne (1er mai 2001) ont comparu
devant le comité plénier.
D'autres exemples de l'activisme su Sénat concernant les questions reliées
à la Charte méritent d'être mentionnés. Le projet de loi C-28, Loi concernant
certains accords (Aéroport Pearson) défait au Sénat le 19 juin 1996, a
été examiné en profondeur par les sénateurs dans la perspective de la Charte.
Le 7 octobre 2003 et, de nouveau, le 3 novembre 2004, le Sénat a autorisé
un comité à examiner les conséquences de l'inclusion dans la législation
de dispositions de non-dérogation liées aux droits ancestraux et aux droits
issus de traités des peuples autochtones du Canada. Lors des débats au
Sénat sur le projet de loi C-33, Loi concernant les ressources en eau du
Nunavut, qui a reçu la sanction royale le 30 avril 2002, et sur le projet
de loi C-39, Loi remplaçant la Loi sur le Yukon, sanctionné le 27 mars
2002, les préoccupations concernant la protection des droits garantis par
la Charte ont été clairement exprimées. Le 26 septembre 2001, le Comité
des affaires sociales, des sciences et de la technologie a déposé un rapport
intitulé : La santé des Canadiens : le rôle du gouvernement fédéral : questions
et options. Dans ce rapport, le Comité a examiné, entre autres, la question
de savoir si les programmes sociaux comme les soins de santé ne pourraient
pas faire l'objet de demandes de règlement en vertu de la Charte.
Options de réforme
Les sénateurs semblent assez satisfaits de la façon dont ces questions
reliées à la Charte sont étudiées. Ainsi, le sénateur Noël Kinsella, alors
leader adjoint de l'opposition et aujourd'hui leader de l'opposition, a
déclaré : « J'ai toujours été très satisfait de la manière avec laquelle
des collègues du Sénat ont examiné les projets législatifs et les ont éprouvés
à l'aune des valeurs de la Charte. Nous avons des débats très vifs dans
cette Chambre, mais j'ai été impressionné par la sobriété avec laquelle
tous les sénateurs analysent les projets de loi dont nous ne manquons pas
d'être saisis à l'aune de la Charte9. » Dans son rapport intitulé Des promesses
à tenir : le respect des obligations du Canada en matière de droits de la
personne, qui date de décembre 2001, le Comité sénatorial permanent des
droits de la personne déclare : « Bien qu'ils ne soient pas parfaits, les
rouages du gouvernement canadien tiennent compte de ses obligations nationales
en matière de droits de la personne. »
Cependant, certains sénateurs ont présenté un certain nombre suggestions
destinées à améliorer l'examen de la compatibilité des mesures législatives
avec la Charte. La sénatrice Lois Wilson, aujourd'hui à la retraite, qui,
avant sa nomination au Sénat, avait été la première femme modérateur de
l'Église Unie, a témoigné devant le Comité des droits de la personne au
sujet de la nécessité d'alerter les sénateurs des incompatibilités possibles
avec la Charte à un stade antérieur du processus législatif.
[&] il n'existe aucun mécanisme, au Canada, qui permet aux parlementaires
d'examiner ces questions, d'entendre des témoignages et ensuite de proposer
un projet de loi. Nous avons tendance à agir après coup : est-ce que le
projet de loi est conforme à la Charte et aux conventions? Ce que je voudrais,
c'est que l'on fasse ce travail avant que le projet de loi ne soit élaboré.
J'espère que le comité s'attellera à cette tâche, ou à tout le moins, qu'il
veillera à ce que le travail soit confié à quelqu'un d'autre. [&] Le Parlement
peut également organiser des audiences à l'échelle régionale, ce qui joue
en sa faveur. La question des droits de la personne doit faire l'objet
d'un examen, comme c'est le cas en Australie et au Royaume-Uni, pour que
le Parlement puisse être en moyen de réagir quand ces droits sont remis
en cause10.
Le sénateur Joyal estime que le gouvernement devrait révéler plus volontiers
au Parlement les avis que les fonctionnaires lui fournissent sur l'évaluation
des risques potentiels d'arguments plausibles fondés sur la Charte à l'encontre
d'un projet de loi en particulier.
D'après la Loi sur le ministère de la Justice, il incombe au ministre de
la Justice, en regard de tous les projets de loi du gouvernement, « de vérifier
si l'une de leurs dispositions est incompatible avec les fins et dispositions
de la Charte canadienne des droits et libertés ». Toutefois, les conseils
que le ministre reçoit de ses collaborateurs demeurent confidentiels. Il
est évident que la responsabilité de garantir la conformité des projets
de loi ne saurait être confiée à un seul ministre. Il faut que, collectivement,
le Parlement s'assure que tout projet de loi est conforme à la Charte avant
de l'adopter. Agir autrement, ce serait abdiquer sa responsabilité législative
et en céder la maîtrise aux tribunaux11.
Il a aussi été proposé que des comités sénatoriaux améliorent leur efficacité
en dressant une liste de contrôle officielle des principaux éléments à
vérifier lors de l'étude d'un projet de loi. On se sert déjà de telles
listes pour rédiger les mémoires au Cabinet. Certains ont suggéré d'adopter
une règle officielle selon laquelle les comités sénatoriaux incluraient,
dans leurs rapports sur les projets de loi, une liste des questions précises
qu'ils ont étudiées en indiquant toute incidence jugée significative. Outre
des questions comme les enjeux régionaux, les coûts et avantages et les
finances nationales, les comités devraient étudier l'incidence des projets
de loi sur l'égalité des sexes, les intérêts des minorités et les droits
de la personne.
Conclusion
L'élaboration de pratiques et de procédures permettant d'étudier à fond
les projets de loi sous l'angle de la Charte des droits et libertés constitue
un défi, car, dans les faits, la protection et l'interprétation des droits
implique l'interprétation du droit constitutionnel, ce qui n'est pas une
tâche facile pour des législateurs qui ont bien d'autres enjeux de politique
publique à étudier en même temps. Comme en fait foi la lecture de leurs
délibérations, les sénateurs prennent au sérieux leurs responsabilités
en la matière et se sont dotés de processus et de pratiques pour s'en acquitter.
Comme le démontrent les propositions avancées par certains d'entre eux,
les sénateurs continueront à réexaminer leurs pratiques et leurs procédures
et à les développer davantage comme bon leur semblera.
Notes
1. Canada, Le Sénat, Débats, 17 avril 2002.
2. James B. Kelly, « Governing with the Charter of Rights and Freedoms »,
The Supreme Court Law Review, volume 21, 2002, p. 317.
3. Janet L. Hiebert, « Wrestling with Rights: Judges, Parliament and the
Making of Social Policy », Choices: Courts and Legislatures (IRPP), juin
1999, p. 27.
4. C.E.S. Franks, « Parliament, Intergovernmental Relations, and National
Unity », Kingston, Université Queen's, Institut des affaires intergouvernementales,
1999, p. 9.
5. Errol P. Mendes, The Role of Parliament in Assessing Canada's Implementation
of its Domestic and International Human Rights Obligations, p. 7. Exposé
présenté au Comité des droits de la personne du Sénat.
6. Australie. Département du Sénat. Odgers' Australian Senate Practice,
10e éd., 2001.
7. Voir Jurisprudence parlementaire de Beauchesne, 6e éd., c. 324.
8. James B. Kelly, op. cit., p. 321.
9. Canada, Le Sénat, Débats, 17 avril 2002.
10. Canada, Le Sénat, Délibérations du Comité sénatorial permanent des
droits de la personne, 15 avril 2002.
11. Serge Joyal (dir.), Protéger la démocratie canadienne : Le Sénat, en
vérité&, Centre canadien de gestion, McGill-Queen's University Press, 2003.
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