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Tony Valeri
L'auteur soutient que, dans un parlement minoritaire, nous devons repenser
notre compréhension du leadership. Néanmoins, dans une démocratie, les
principes d'un leadership efficace s'appliquent dans un situation de majorité
ou de minorité.
Il y a quelques années, j'ai lu un article du
Globe and Mail qui a fait
une forte impression sur moi. Il y était question des nouvelles habiletés
que doivent posséder les dirigeants de multinationales pour réussir dans
la nouvelle économie et de ce que cela signifie pour les Canadiens et les
Canadiennes. L'auteur de l'article disait :
« Dans une économie de plus en plus marquée par les fusions, les coentreprises
et les réseaux de collaboration, on ne peut plus diriger à la façon traditionnelle
comme si on lançait des troupes à l'assaut. Dans la nouvelle économie,
il importe désormais de travailler en collaboration avec d'autres de
déléguer des responsabilités et d'embrasser la diversité. [&] Les cadres
supérieurs canadiens occupent une position enviable, car ils sont des chefs
de file en cette matière1. »
Selon cet article, les chefs d'entreprises estiment qu'il n'est plus possible
de diriger comme par le passé en misant sur la fermeté et l'intransigeance.
On attend du chef d'entreprise d'aujourd'hui que, contrairement à ses prédécesseur,
il excelle en travail d'équipe, en établissement de bonnes relations, en
négociation et en communications. L'article mentionne également que dans
la nouvelle économie, les pays dont la culture et les valeurs favorisent
la collaboration sont plus susceptibles de réussir dans leur rôle de chef
de file. Pour conclure, l'article précise que le Canada est un de ces
pays.
Autrement dit, dans un monde de plus en plus divers et complexe, le meilleur
moyen de réussir n'est pas d'écraser la concurrence. La collaboration offre
souvent une meilleure façon d'obtenir des résultats.
Selon moi, cet article oppose en fait deux points de vue en matière de
leadership. Le premier met l'accent sur le pouvoir de commander et de diriger,
habituellement à partir d'un endroit éloigné. Les interactions avec les
autres surtout les concurrents sont perçues comme étant des interférences
qui ne font que diminuer le pouvoir du chef.
Le deuxième favorise la collaboration. Selon ce point de vue, le fait de
travailler avec les concurrents permet au contraire d'améliorer et de renforcer
le leadership.
Au cours des dix dernières années, j'ai participé à de nombreux débats
portant sur le leadership. Aujourd'hui, en tant que leader du gouvernement
à la Chambre des communes dans un contexte minoritaire, je suis exceptionnellement
bien placé pour mettre certaines théories à l'épreuve et voir si elles
peuvent réellement être mises en pratique.
Il semble qu'à la question « Quel genre de leadership désirons-nous avoir
au Parlement? », la réponse varie selon les personnes à qui on la pose ou,
peut-être, selon la façon d'aborder la démocratie. Permettez-moi de préciser
ma pensée à l'aide d'un exemple tiré d'une expérience personnelle.
Notre gouvernement a récemment procédé au dépôt de son discours du Trône,
qui a été suivi de l'Adresse du premier ministre en réponse au discours.
Deux partis de l'opposition, le Parti conservateur et le Bloc Québécois,
ont proposé des modifications. Comme notre gouvernement est minoritaire,
nous avons été confrontés à des choix difficiles.
Il y a eu quelques moments de tension. À un certain moment, nous étions
prêts à tenir un vote de confiance relativement à ces modifications. Néanmoins,
nous avons travaillé d'arrache-pied avec les autres partis. Nous nous sommes
réunis et nous avons discuté, pour enfin nous entendre sur une formulation
qui leur était acceptable et qui permettait au gouvernement de réaliser
ses objectifs sans compromettre ses principes fondamentaux. Aujourd'hui,
les parties en cause ont le sentiment d'avoir démontré qu'il est possible
de faire fonctionner ce parlement minoritaire.
Cela dit, certaines personnes estiment que nous aurions dû tenir le vote
de confiance et que le fait de collaborer avec les partis d'opposition
ne fait qu'affaiblir le gouvernement. En tant que leader à la Chambre,
j'ai dû diriger bon nombre des négociations qui ont eu lieu. J'aimerais
donc profiter de l'occasion pour vous présenter mes observations sur la
façon dont nous devrions procéder.
À mon avis, ce qu'il y a de merveilleux avec la démocratie, c'est qu'elle
nous aide à accepter nos différences et à le faire de façon respectueuse.
Elle nous permet de prendre des décisions relativement à des questions
de la plus haute importance même lorsque ceux et celles qui nous entourent
les membres de notre famille, nos amis et nos voisins ne sont pas d'accord
avec nous.
Pour y parvenir, la démocratie prévoit deux processus. Nous commençons
par discuter de nos points de vue et en débattre. Dans une situation idéale,
nous proposons des options et des choix, nous présentons des arguments
et des preuves et, dans tout cela, nous écoutons tous et nous apprenons
quelque chose. Puis, nous prenons une décision.
Au Parlement, bien sûr, les décisions sont portées aux voix. Dans un système
de gouvernement britannique comme le nôtre, un parti politique qui détient
la majorité peut contrôler cette deuxième étape et donc, dans les faits,
contrôler le Parlement.
Quelles questions cela soulève-t-il quant aux deux points de vue en matière
de leadership dont j'ai fait état tout à l'heure? Si vous définissez le
leadership par le simple fait de détenir le plus grand nombre de votes,
la réponse est simple. Tout ce qui importe alors vraiment, c'est de savoir
si j'ai ou non le pouvoir de décider. Si je l'ai, vous ne l'avez pas. Si
je le partage avec vous, mon pouvoir en tant que chef est réduit. Dans
cette optique, la logique du pouvoir est horriblement simple, tout comme
le genre de leadership qui en découle.
Permettez-moi maintenant de revenir sur la première étape de la démocratie
: les délibérations et le débat. Présumons que j'ai plus de pouvoir que
vous. Présumons également que je suis membre d'un parti majoritaire qui
a le nombre requis de voix pour prendre la décision finale. Si nous entretenons
un débat et une discussion utiles si je vous écoute vraiment , il est
possible que vous me fassiez changer d'avis. Il est même possible que je
modifie ma façon d'exercer mon pouvoir.
Ainsi, même si vous n'avez pas le pouvoir de décider, vous pouvez tout
de même m'influencer. Mais cela n'est possible que dans la mesure où je
suis disposé à vous écouter et à vraiment tenir compte de ce que vous dites.
C'est cet aspect fondamental de la démocratie, celui selon lequel il faut
écouter les autres même si l'on possède le plus grand nombre de votes
, qui la rend si intéressante. La démocratie nous permet de reconnaître
la légitimité d'une décision définitive, même si nous ne sommes pas d'accord.
Elle nous permet d'accepter nos différences et de le faire de façon respectueuse.
Rien dans la démocratie ne nous force cependant à nous parler et à nous
écouter les uns les autres. Il revient à chaque parti et à chaque personne
de faire ce choix et de prendre cet engagement pour que la démocratie ne
soit pas qu'une simple quête de pouvoir.
Même dans les pays où la démocratie existe depuis longtemps, ce n'est pas
chose facile. Il faut cultiver la discussion et l'écoute, les mettre en
pratique, les apprendre et les renforcer. Nous faisons tous vraiment partie
d'une tradition où leadership est synonyme de contrôle. Nous devons tous
collaborer si nous voulons changer cette façon d'exercer le pouvoir.
Le leadership dans un gouvernement minoritaire
Cela m'amène à vous parler des gouvernements minoritaires un sujet que
je suis en train de maîtriser rapidement.
La population canadienne a décidé que le Parlement actuel serait dirigé
par un gouvernement minoritaire. Certes, j'aurais préféré qu'il en soit
autrement, mais je respecte entièrement le choix du peuple. Quelle leçon
devrions-nous donc en tirer?
À mon avis, c'est que les Canadiens et les Canadiennes veulent un gouvernement
dont le but ultime n'est pas la quête du pouvoir. En fait, ils souhaitent
y voir des débats constructifs où les participants s'écoutent les uns les
autres. Ils souhaitent plus de collaboration et moins de confrontation.
La situation dans laquelle je me trouve c'est-à-dire celle du leader
d'un gouvernement minoritaire à la Chambre m'apprend bien des choses,
notamment que la plupart des activités de la Chambre doivent être négociées
à l'avance. Ce n'est pas toujours facile. Il y a des moments où je préférerais
dire à mes collègues de l'opposition « C'est à prendre ou à laisser! »
plutôt que « Qu'en pensez-vous? »
Croyez moi, il peut être beaucoup plus difficile de dire « Qu'en pensez-vous?
» Souvent, les partis de l'opposition pensent tout autrement que notre
gouvernement. Il peut donc être pénible et compliqué, même dans la meilleure
des situations, de diriger un gouvernement minoritaire. Par contre, lorsque
le gouvernement est minoritaire, il y a en général moins de surprises,
moins de magouilles procédurales et moins de jeux. Il faut trouver une
façon de faire marcher les choses.
Je tiens tout de même à préciser une chose : quiconque pense que nous n'avons
pas d'objectifs se trompe. En effet, le gouvernement propose un programme
fondé sur des orientations stratégiques concrètes. Nous avons des objectifs.
D'ailleurs, notre campagne électorale était fondée dessus. Et nous les
défendrons.
Alors, oui, effectivement, je suis à l'écoute de l'opposition tout comme
l'est le gouvernement que je représente. Je vois cela comme un avantage
pour la population canadienne. Et je suis convaincu qu'elle est du même
avis.
Revenons à la question de la collaboration avec l'opposition : Est-ce un
signe de faiblesse? Comme vous l'avez sans doute deviné, je ne partage
pas cette opinion. Voici pourquoi.
Cette façon de voir les choses est fondée sur un concept du leadership
que je rejette c'est-à-dire que les affaires du Parlement ne sont qu'un
simple jeu de pouvoir et de contrôle. Sous cet angle, le succès du gouvernement
est fonction de sa capacité à faire avancer son programme sans « sourciller
», « céder » ou « faire marche arrière », ou je ne sais quoi encore.
À mon avis, cela est carrément indéfendable. J'ai, moi aussi, des expressions
qui expliquent éloquemment ce que nous tentons de faire, par exemple «
arriver à un juste équilibre », « trouver un terrain d'entente » ou, tout
simplement, « travailler ensemble ».
Ainsi, de mon point de vue, nous nous efforçons d'écouter les autres, ce
qui, pour certains, peut ressembler à de la faiblesse ou à l'absence d'objectifs.
Comme toujours, tout dépend de la façon de voir les choses.
Il est intéressant de noter que certains commentateurs pensent le contraire
de ce que je viens de vous dire. En fait, ils estiment que le Parlement
fonctionne à merveille si bien qu'ils se demandent pourquoi on voudrait
avoir un gouvernement majoritaire.
Je leur répondrais ceci : Bien que cette expérience soit enrichissante
ce qui est bien , la leçon à retenir n'est pas que les gouvernements
minoritaires fonctionnent mieux que les gouvernements majoritaires. C'est
plutôt que la collaboration fonctionne mieux que la confrontation.
En outre, les gouvernements minoritaires ont un certain prix à payer, et
il faut le reconnaître. N'oubliez pas qu'un fossé idéologique sépare notre
gouvernement des partis de l'opposition. Un gouvernement minoritaire doit
donc être prudent.
Cela signifie qu'il est plus difficile pour nous, en tant que gouvernement
minoritaire, de réaliser certains des objectifs qui, à mon avis, sont appuyés
par la majorité des Canadiens et des Canadiennes.
Pour l'instant, toutefois, il faut accorder la priorité absolue au désir
de la population canadienne, c'est-à-dire que les partis politiques représentés
au Parlement apprennent à mieux travailler ensemble.
Notre gouvernement respecte ce jugement. Le défi sera de prendre les mesures
qui permettront de changer la culture. Pour y arriver, il faudra notamment
voir la question du leadership d'un autre Sil.
Ces dix dernières années, j'ai pris part à bien des discussions sur la
façon de rendre le Parlement plus démocratique. Mes collègues et moi avons
débattu de procédures, de règlements, de processus et de pratiques de toutes
les sortes parfois jusqu'aux petites heures du matin. Quoique je ne veuille
surtout pas prétendre que l'exercice n'a pas été utile, je vois maintenant
tous les jours que cela ne suffit pas.
La démocratie n'est pas simplement une question de règlements et de procédures.
C'est d'abord et avant tout une question de se faire entendre. Une démocratie
réussie, c'est une démocratie où les gens citoyens et parlementaires
ont l'impression que leur voix compte, qu'ils se font entendre dans les
processus politiques.
Cela m'amène à mon argument central. Loin de constituer une faiblesse,
la collaboration est un principe démocratique intrinsèque. Il s'agit d'un
principe que j'ai intégré à mes objectifs politiques. En effet, je crois
qu'en élisant un gouvernement minoritaire, la population canadienne a envoyé
à tous les partis politiques le message qu'ils avaient intérêt à en faire
autant.
Notes
1. « Canadian team builders turn U.S. heads », The Globe and Mail, 28 août 2000.
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