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Retour sur 200 ans à Province House
David McDonald

Il y a plus de 200 ans ont commencé les travaux de construction de l’édifice qui allait devenir le cœur de l’avenir politique et administratif de la Nouvelle-Écosse. Province House ne se résume pas à un lieu fonctionnel où se tiennent les débats parlementaires et où les affaires du gouvernement sont menées à bien : il s’agit aussi d’une œuvre d’art. Dans cet article, l’auteur relate l’histoire de sa construction et la manière dont la province souligne son bicentenaire.

L’année est 1818. Halifax est une ville en ébullition du fait d’un projet de grande ampleur : la construction de la première résidence du gouverneur. Deux hommes, John Merrick et Richard Scott, observent avec fierté Thomas Laidlaw posant la dernière pierre à l’édifice qui leur aura pris huit ans à ériger . Cette ultime pierre, qui couronne le fronton ouest, est posée peu après que le sculpteur David Kinnear installe les armoiries de George III sur le fronton est de l’édifice à la fin de mars 1818. MM. Merrick et Scott savent la somme de travail nécessaire à cette magnifique œuvre et tous les obstacles qu’il aura fallu surmonter pour lancer le projet et le mener à bien. En effet, l’autorisation d’ériger un édifice législatif remontait à 1787, mais c’est à la demande du gouverneur Pr é vost dans son discours du Trône en 1811 que l’ouvrage est mis en branle. Ces messieurs ont de quoi être fiers, car leur projet de construction commun – la « Province House » des Néo-Écossais – vient de s’achever.

Le maître peintre et vernisseur John Merrick, originaire de la Nouvelle-Écosse, avait propos é des dessins dans le style palladien1 au comité l é gislatif mixte, chargé en 1809 de choisir les plans qui allaient servir à ériger Province House. Ce sont ses dessins, qui prévoyaient un édifice de 140 pieds de long, de 70 pieds de large et de 42 pieds de haut qui ont été préférés à ceux de Richard Scott. Il avait auparavant travaillé à l’aménagement de la Government House et de l’ancienne enceinte du Conseil législatif de même qu’à la conception des églises St. Matthew et St. George.

Richard Scott, né en Écosse, a immigré en Nouvelle-Écosse en 1809. C’est lui, maître maçon chargé de superviser la construction du palais de justice du comté d’Halifax, dont le comité a retenu les services pour construire Province House selon les dessins de Merrick. M. Scott possédait aussi une carrière de grès à Remsheg (Wallace de nos jours), d’o ù provient la pierre utilisée pour l’édifice.

Imaginez l’enthousiasme de MM. Scott et Merrick observant, dans la foule, le gouverneur Pr é vost déposer la pierre angulaire lors de la cérémonie maçonnique le 12 août 1811. À quoi pensaient-ils quand les maçons se sont regroupés autour de l’excavation et que le gouverneur a glissé un coffre rempli de monnaie d’époque et d’un manuscrit où figurait le nom des officiers de service – les commissaires, dont M. Merrick, et l’architecte Scott – dans une cavité de cette pierre? Qu’ont-ils ressenti quand la pierre a été mesurée, nivelée et équarrie? Quand le gouverneur a versé du maïs, du vin et de l’huile sur la pierre? Quand il a déclaré « Que l’édifice qui s’érige sur ces fondations perpétue la loyauté et le libéralisme de la province de la Nouvelle-Écosse » [TRADUCTION]?

Il aurait été impossible à ces deux hommes de deviner que la Nouvelle-Écosse connaîtrait la guerre moins d’un an plus tard; ils auraient eu autrement beaucoup de mal à embaucher la main-d’œuvre nécessaire à leur projet. Ils n’auraient pas non plus pu prédire que des conflits de travail retarderaient la construction de leur édifice et feraient exploser les coûts initialement fixés à 20 000 £ pour atteindre 52 000 £ .

Au cours du projet, la commission et M. Scott ont fait paraître des offres d’emploi pour des travailleurs qualifiés et des ouvriers ainsi que des annonces pour des matériaux, notamment 30 000 pieds de planches d’épinette. À mesure que les travaux avançaient, le nombre de travailleurs a gonflé . En 1811, les estimations de départ prévoyaient sept maçons, trois charpentiers, des ouvriers en nombre indéfini et la présence de M. Scott sur le chantier, et les dépenses en main-d’œuvre étaient évaluées à 31 £ par semaine . En 1814, on dénombrait toutefois 50 ma ç ons, six charpentiers, des ouvriers en nombre indéfini – en plus de M. Scott sur le chantier –, et la main-d’œuvre coûtait à elle seule entre 139 et 160 £ par semaine. Les 20 000 £ alloué es au départ s’étaient envolées dès 1815. Heureusement, le gouvernement a accordé tous les ans, dans son budget, des fonds supplémentaires pendant plusieurs années pour terminer Province House.

Quelle fut l’impression de MM. Scott et Merrick le 4 octobre 1817 quand le toit a été installé, l’étendard royal battant au vent pour l’occasion? Quelle fierté ont-ils éprouvé e lorsqu’ils ont lu quelques jours apr ès dans le Halifax Journal ce qui suit :

« Nous comprenons que la somme votée par l’Assemblée à la dernière session est pratiquement tout engag ée. Nous serions extrêmement désolés si les commissions ne disposaient pas des moyens nécessaires pour achever la construction de Province House. » [TRADUCTION]

« L’édifice s’avère particulièrement adapté aux fins publiques; il sera un atout pour la province et embellira formidablement la ville. Nous espérons sincèrement que rien ne retardera la fin du chantier. » [TRADUCTION]

Heureusement pour Scott et Merrick, les fonds nécessaires ont suivi.

Deux ans plus tard, l’édifice de MM. Merrick et Scott est enfin érigé. Malgré l’absence d’aménagement intérieur, il a été prêt à temps pour que l’Assemblée législative et le Conseil législatif s’y réunissent le 11 février. Il n’est pas dit si MM. Merrick et Scott étaient présents à l’ouverture, mais ils ont sans doute lu cet article de journal sur le discours de lord Dalhousie :

Les circonstances de notre première rencontre en ces lieux me conduisent à vous féliciter d’occuper ce splendide édifice, construit pour recevoir l’Assemblée législative, les cours de justice et toutes les fonctions publiques. Il symbolise et symbolisera je l’espère pour la postérité l’esprit public de cette période de notre histoire. Je considère ce travail magnifique comme à la fois honorable et utile pour la province et je le confie à vos soins.

Ces propos ont certainement suscité un immense sentiment de fierté chez ces hommes.

L’aménagement intérieur a hélas un peu traîné. Trente et un caissons remplis d’ornements ont été envoyés d’ Écosse en 1819, et l’installation a été assurée par James Wilson, « un maçon et plâtrier d’exception […] ayant réalisé une bonne partie de l’aménagement2 » de l’édifice. James Ives, un ébéniste très respecté, a exécuté les fins travaux de sculpture de bois dans l’Assemblée législative originale en 1820, tandis que M. Robinson, venu d’Angleterre, s’est chargé des stucs dans l’enceinte du Conseil législatif3.

Merrick, qui est décédé en 1829, n’a pas vu de son vivant de grands événements qui ont eu lieu dans son édifice. Par contre, Scott, décédé en 1867, a sûrement appris que Joseph Howe y a assuré sa d é fense en 1835 lors de son procès pour diffamation criminelle, que le premier gouvernement responsable des colonies britanniques s’y est formé en 1848 et que la salle de la Cour supr ême bâtie par lui a été transformée en une magnifique bibliothèque par Henry F. Busch e n 1862.

Les deux hommes se réjoui raient de savoir que Province House a surv écu à un incendie e n 1832 et a échappé de peu aux flammes en 1841. L’édifice a également été épargné lors de l’explosion de 1917 à Halifax, mis à part quelques petits dommages aux peintures, à la maçonnerie et à la fenestration . Ils tireraient de la fierté du fait que quatre gouverneurs généraux du Canada y ont été assermentés.

S’ils étaient encore parmi nous aujourd’hui, ils constateraient que l’extérieur de leur édifice n’a guère changé. Depuis 1819, on a enlevé les cheminées du côté nord et on a remplacé les portes des façades nord et sud par des boiseries et de la fenestration pour aménager d’autres bureaux, sans compter qu’on a remplac é les volets. Autrement, l’édifice n’a presque pas changé. Pourquoi devrait-il en être autrement? En 1832, un rédacteur touristique britannique a déclaré Province House « l’édifice le plus splendide d’Amérique du Nord4 ».

Au fil du temps, l’aménagement intérieur a été adapté selon les besoins. Qu’ont pensé MM. Merrick et Scott en 1824 quand on a abaissé le plafond de la Cour supr ême pour faire des salles de comité? Auraient-ils été satisfaits des travaux majeurs entrepris entre 1886 et 1889 pour remplacer les 38 foyers et poêles par un système de chauffage? Seraient-ils surpris de savoir que, durant ces mêmes travaux, il y a eu la construction de l’actuelle tribune des visiteurs dans l’enceinte de l’Assemblée législative et le changement de l’axe est-ouest de l’enceinte de l’Assemblée pour l’axe nord-sud? Ces changements impliquent que les enceintes de l’Assemblée et du Conseil n’ont plus la même taille. Merrick serait probablement vexé de la perte de la symétrie à l’intérieur, l’une des principales caractéristiques de l’architecture palladienne. Mais son sentiment serait peut-être apaisé s’il apprenait qu’avec le temps, les changements ont permis au public d’accéder aux travaux de l’Assemblée, renforçant ainsi l’institution démocratique de l’Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse.

Nous sommes en 2019, et Province House fête son 200e anniversaire. Bien des événements y ont eu lieu. À mon avis, Merrick et Scott se réjouiraient des célébrations et de notre reconnaissance pour la construction de ce magnifique édifice. Que l’avenir nous apporte encore au moins 200 ans de bons moments ici.

Pour un complément d’information sur l’histoire de Province House, rendez-vous à

https://nslegislature.ca/fr/about/history/province-house

Notes

  1. Le palladianisme tire son nom de l’architecte vénitien Andrea Palladio (1508-1580), dont le style repose sur la symétrie et l’architecture des temples grecs et romains. Notons certaines caractéristiques de Province House comme l’imposte, la fenêtre vénitienne de la bibliothèque, le regroupement de toutes les pièces importantes sur l’étage principal (piano nobile ), une hiérarchie des étages et les embrasures centrales aux frontons triangulaires.
  2. Piers, Harry. Biographical review: Nova Scotia. Boston : Biographical Review Publishing Co., 1900, p. 104.
  3. Morning Herald, 4 juillet 1881.
  4. McGregor, John. British America : vol II. Édimbourg : éditions William Blackwood, 1832, p. 77.

Canadian Parliamentary Review Cover
Vol 42 no 1
2019






Dernière mise à jour : 2019-07-15